Ils fonctionnent sur les frais du contribuable et on les appelle « média d’État » ou « média du gouvernement ». Dans de nombreux pays africains, ils sont souvent dotés de moyens que très peu de rédactions privées peuvent avoir, pour finir réduits aux caisses de résonance des narratifs politiques. En République Démocratique du Congo, le cas du Général-major Sylvain Ekenge qui s’est servi de la télévision nationale en décembre dernier pour s’attaquer à l’une des communautés du pays avant d’être suspendu, déterre le débat sur le fonctionnement de ces médias « qui ont tout » mais qui échouent toujours à servir le peuple qui, pourtant, les fait vivre.
Par Pascal Chirhalwirwa
Le Général-major Sylvain Ekenge, a été suspendu, le 29 décembre 2025, de ses fonctions de porte-parole des Forces armées de la RDC (FARDC). Il lui a été reproché par sa hiérarchie d’avoir tenu des propos jugés discriminatoires envers la communauté tutsi lors d’une intervention dans une émission de débat télévisé le 27 décembre, à la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC). « Des propos d’une telle gravité au point de rappeler ceux tenus contre la même communauté sur la radio mille collines en 1994 au Rwanda peu avant le génocide », ont souligné plusieurs observateurs.
Après l’incident et le tollé international qui s’en est suivi, l’heure a été pour l’établissement des responsabilités, surtout celles de la RTNC et du CSAC (le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication), instance congolaise de régulation des médias. Au niveau de la RTNC, des sources proches du dossier indiquent qu’un certain nombre de mesures ont été prises en interne entre autres la suspension temporaire du journaliste Oscar Mbalqui animait l’émission ayant servi de tribune pour Sylvain Ekenge, la suspension du direct pour des émissions qui traitent des sujets sensibles comme la sécurité, procéder à l’enregistrement, vérification et validation préalable des interviews avec les invités par la hiérarchie avant toute diffusion. Par contre, le CSAC a brillé par son silence. Car si jusque-là ses mesures avaient plus ciblé les médias privés, on peut se demander pourquoi le CSAC n’a pas publiquement réagi face à un tel cas de flagrance, lui qui a l’habitude de communiquer ses décisions quand il recadre un média et/ou un journaliste.
Contacté, Serge Njibu, Rapporteur au sein du Bureau du CSAC défend toutefois la maison, affirmant que « les mesures prises par la RTNC sont le résultat des observations faites par le CSAC à la suite d’une convocation de la Directrice Générale de la RTNC ». Monsieur Njibu ajoute par ailleurs qu’il existe des Actes du SCAC qui énoncent la conduite à tenir par les médias pendant cette période de crise à l’Est du pays, regrettant cependant le fait que « le site web du CSAC ait subi une attaque faisant qu’il soit actuellement hors ligne » tout en rassurant qu’un portail numérique est en pleine construction et sera lancé très bientôt pour contribuer à la vulgarisation des actes du CSAC.
RTNC, l’éternel vrai-faux média de service public
C’est peut-être le grand enjeu derrière toute l’affaire : la RTNC, qui fonctionne grâce aux frais du contribuable congolais, devrait-elle se résumer à un simple relai du narratif politique, ou plutôt devrait-elle servir, en toute indépendance, le peuple congolais en produisant une information de qualité (la RTNC est peut-être la seule à avoir les moyens assez suffisants pour le faire) surtout en cette période de conflit où une info vérifiée et crédible est d’une valeur inestimable ? Bien-sûr pas de réponse toute faite, juste parce que la question, aussi claire qu’elle puisse paraître, est souvent laissée dans de mauvaises mains. La RTNC reste sous l’autorité directe de l’Exécutif qui a ses intérêts politiques à protéger. Or, « folle est la brebis qui au loup se confesse », dit-on.
Qu’à cela ne tienne, au début du premier quinquennat du président Felix Antoine Tshisekedi, le ministre de l’Information, de la Communication et des médias Patrick Muyaya, avait annoncé en grandes pompes, un projet des réformes de son secteur. Des réformes qui devraient permettre à la RTNC, longtemps caractérisée par une couverture nationale disproportionnée, de se transformer en un média performant, représentatif de l’ensemble du territoire national, compétitif, répondant aux standards internationaux et in fine, devenir un média de service public. Plus concrètement, cette grande ambition ministérielle porte sur la modernisation et la numérisation des studios de la RTNC à Kinshasa et dans les provinces, la mise en place d’une nouvelle grille de programmes pour une meilleure visibilité notamment à travers divers partenariats, le renforcement des capacités à travers des formations du personnel et l’amélioration de la qualité des contenus, la digitalisation, la lutte contre la désinformation et la mise en place d’une redevance audiovisuelle permettant d’améliorer la collecte des fonds afin de garantir l’autonomie financière de l’institution.
Par ailleurs,le nouveau cadre juridique sur l’information, la communication et les médias en RDC, notamment l’Ordonnance loi n°23/009 du 13 mars 2023, fixe les modalités d’exercice de la liberté d’information et d’émission par la radio et la télévision, la presse écrite ou tout autre moyen de communication en République Démocratique du Congo, offre une base juridique pour transformer la RTNC, de média d’État en un média de service public. Dans son chapitre 2 portant sur l’audiovisuel en sa section 3 relative aux services publics de la radiodiffusion sonore et de la télévision, les articles 64 à 66 donnent les orientations claires à ce sujet. « La communication publique audiovisuelle est objective, impartiale et pluraliste dans le traitement et la diffusion de l’information », stipule par exemple l’article 64. Le cas Ekenge énerve cette disposition en ce sens que le message livré n’était étayé par aucune preuve tangible. En ciblant de façon stigmatisante les femmes d’une communauté sans un autre son de cloche, ce message heurte les principes d’impartialité et du pluralisme.
Quant à l’article 65, il met l’accent sur la nécessité de prendre en compte dans la communication publique, des particularités nationales et provinciales. « La radiodiffusion sonore et la télévision de service public tiennent compte des particularités nationales et des besoins de provinces. Elle contribue en particulier, par leur autonomie éditoriale et leurs programmes équilibrés à l’information objective et impartiale des populations, l’épanouissement culturel du public, notamment en tenant compte autant que possible de la production congolaise et de la diversité ethnoculturelle et sociopolitique du pays, la formation de l’opinion publique tant au niveau national, provincial et local. »
Au regard de cette disposition, l’affaire Ekenge est une illustration parfaite du fossé qui existe entre les prescrits de l’ordonnance-loi et la réalité sur le terrain. Dans le contexte de la crise à l’Est de la RDC qui affecte fortement la cohésion entre les communautés, se servir d’un média fonctionnant avec les fonds du contribuable congolais pour relayer des messages qui stigmatisent et qui opposent les communautés est tout simplement inadmissible.
Sur ce même tableau, l’article 66 insiste sur la responsabilité publique que doivent incarner les médias publics : « Les médias publics mettent en place une programmation de référence fondée sur le droit du public à l’information, sur l’égalité d’accès, la diversité d’opinions ainsi que sur les valeurs de démocratie, de tolérance, d’ouverture, de dialogue et de cohésion nationale ».
(Re)donner le pouvoir aux citoyens
Une ordonnance-loi reste une ordonnance-loi. Elle émane de l’Exécutif. Il est peut-être temps que les Congolais soient les véritables patrons de leur propre média, la radiotélévision nationale, au moins via leurs représentants en l’occurrence le Parlement. Même si l’idée ici n’est pas de faire « du copier-coller », on constate par exemple que dans la quête de garantir une certaine indépendance éditoriale des médias publics, certains pays africains, surtout ceux plus ou moins avancés au niveau démocratique, impliquent plutôt leurs assemblées nationales, voire la société civile et les syndicats professionnels dans le processus de désignation des membres des instances des régulation des médias. Au Ghana par exemple, la National Media Commission (NMC) est instituée par la Constitution et est composée des membres nommés par le Parlement, les syndicats et d’autres entités de la société civile. A son tour la NMC nomme les dirigeants des médias d’État dans le souci de les protéger contre l’ingérence direct du gouvernement. En RDC, le directeur général de la RTNC est nommé par le président de la république sur proposition du gouvernement.
Certes, les textes puis les procédures ne sont pas des baguettes magiques, mais au moins ils constituent une base solide pour un vrai changement. Et faudrait-il encore le reconnaître, le souci d’indépendance de la RTNC n’est pas né avec le pouvoir actuel. De la RNC ( Radio Nationale Congolaise) des années 60 à la RTNC d’aujourd’hui, en passant par l’OZRT ( Office Zaïrois de Radio et Télévision) de Mobutu, on constate malheureusement que le média n’a eu qu’à changer de noms sans jamais répondre aux aspirations des citoyens pour un véritable média de service public, malgré tous les privilèges exclusifs : effectif du personnel, moyens financiers, audience plus importante grâces aux antennes provinciales, accès plus facile aux sources officielles,… Pire, il a été, dans certains cas, utilisé contre son vrai propriétaire, le peuple, quand les intérêts politiques l’exigeaient. Dans le contexte de la guerre à l’Est de la RDC, une guerre qui se joue aussi sur le terrain médiatique, et face au projet du parti présidentiel, l’UDPS (l’Union pour la démocratie et le progrès social), de changer la Constitution (on parle déjà d’une possibilité d’un troisième mandat pour le président de la République), le chantier de transformation de la RTNC en média de service public risque de demeurer un vœu pieux encore pour quelque temps, surtout s’il reste dans les mains de l’Exécutif.
Pascal Chirhalwirwa est un expert-médias et entrepreneur social, distingué du titre de Docteur Honoris Causa par l’ Institut Africain de Recherche Pluridisciplinaire Appliquée (IARPA- Abidjan) et Le Centre de Valorisation Professionnelle de Tunis (CVPT) en novembre 2025. Avec plus de vingt ans d’engagement dans le développement du paysage médiatique, de la promotion du droit d’accès à l’information et de l’accompagnement des jeunes vers la professionnalisation et l’autonomisation dans différents pays africains, il est fondateur et directeur-général du cabinet de consultance et incubateur Colibri Multiservices (COMUS), aussi co-fondateur et conseiller éditorial du média Afia Amani Grands Lacs.

