Voix sous attaque

« Voix sous attaque » rapporte, documente, enquête les attaques contre médias et journalistes en Afrique des Grands Lacs.

A l’Est de la RDC, « sortir une caméra est aussi dangereux que sortir une arme à feu »

Mai 2, 2026

Un journaliste prend des images à l'Est de la RDC. Photo: Ukweli.

Un journaliste prend des images à l'Est de la RDC. Photo: Ukweli.

Depuis la prise de Goma en janvier 2025, puis de Bukavu, par l’AFC (Alliance Fleuve Congo) /M23, les journalistes de l’Est de la RDC travaillent dans des conditions intenables : interdictions de diffusion, sources muselées, menaces directes, autocensure, soupçon de collaborer avec les rebelles, brouille avec les organisations des journalistes basées à Kinshasa. Pendant que le monde célèbre la journée mondiale de la liberté de la presse ce 3 mai, retour sur le terrain, entre Goma et Bukavu, à la rencontre d’une presse qui plie sans rompre, écrasée entre le marteau du mouvement rebelle et l’enclume du gouvernement.

Par Ukweli Coalition Media Hub en collaboration avec ZAM Magazine

Il est 8h30 dans un quartier de Goma. Pour la première fois depuis la guerre, l’équipe de rédaction se réunit à cette heure tardive. Les réunions de l’aube, autrefois fixées à 6h30, appartiennent désormais au passé. Dans la rue qui mène à la rédaction, la circulation est rare. Le silence est seulement troublé par quelques passages hésitants. Sur le bas-côté, les traces discrètes des récents affrontements. À l’entrée de la radio, deux impacts de balles marquent encore la baie vitrée qui surplombe l’escalier. Des traces visibles d’une violence encore proche.

À l’intérieur, l’atmosphère a changé. Là où, autrefois, les discussions matinales étaient animées par des débats et des analyses de l’actualité, le ton est désormais mesuré. Les journalistes échangent peu. Sur leurs visages, l’inquiétude est perceptible. Les retrouvailles, après plusieurs jours de séparation imposée par la guerre, se sont faites sans véritable effusion. Au cours de la réunion, les priorités éditoriales sont rapidement redéfinies. « Évitons de jouer près de la gueule du crocodile », avertit le rédacteur en chef, appelant à la prudence. Les sujets sensibles, notamment militaires et politiques, sont écartés au profit d’informations de proximité. Mais l’incertitude ne se limite pas au contenu éditorial. Elle est aussi financière. « Nous ne savons pas quand nos bailleurs reprendront contact, mais nous devons continuer à travailler », ajoute-t-il, d’un ton grave.

Il y a quelques mois, tous les médias de Goma et de Bukavu avaient peur de lancer le journal. Quand les armes se sont tues, quelques semaines après la prise de Goma, la bande FM locale s’est rallumée, mais pour diffuser uniquement de la musique. « Avec la coupure du courant et de l’internet, les habitants sont restés plongés dans une sorte de trou noir. Nous avons décidé d’assurer un service minimum à la radio avec de la musique pouvant les consoler dans ce qu’ils traversent », confie un technicien modulateur d’une radio de référence dans la province du Nord-Kivu.

Puis les journalistes reviendront progressivement, suivant la timide reprise des activités commerciales et sociales des grandes villes sous occupation. Mais les rédactions qu’ils retrouvent ne ressemblent plus à celles qu’ils ont quittées. Certaines ont choisi de s’aligner, tandis que d’autres essaient difficilement, parfois même dangereusement, de rester objectives. La radio nationale qui émet depuis Bukavu et une radio commerciale sont les premières à relancer des éditions d’information, mais avec une ligne éditoriale entièrement tournée vers la valorisation de l’AFC/M23 qui contrôle la zone. « Notre mission est d’accompagner médiatiquement les nouvelles autorités », lâche sans gêne un journaliste-reporter de ce média public.

« Sortir une caméra, aussi dangereux que sortir une arme à feu »

La réalité est plus complexe, s’accordent les journalistes contactés. « L’AFC/M23 a instauré des règles claires, notamment l’interdiction de diffuser les informations en provenance de Kinshasa pour ne pas relayer ce qu’ils considèrent comme une propagande du régime. Ils ont interdit la diffusion des alertes humanitaires du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, l’OCHA, pour ne pas donner à Kinshasa des prétextes d’ouverture du couloir humanitaire », témoigne un ancien rédacteur en chef qui rappelle qu’avant la guerre, « Goma était un hub médiatique en pleine expansion ». « Nous étions comme des chiens de garde », se remémore-t-il, triste.

Pis encore, à Bukavu comme à Goma, l’absence de communicateurs officiels de l’AFC/M23 capables de répondre aux questions des journalistes vient davantage compliquer l’équation. Le mouvement n’a pas, ou peu, de porte-parole locaux identifiés, rapportent encore des journalistes locaux. Les échanges se font à sens unique. « Quand ils ont à nous communiquer, ils nous invitent et nous disent ce que nous devons faire et ce que nous ne devons pas faire », confie l’un d’eux, qui ajoute : « Certains journalistes maintiennent des liens discrets avec des confrères devenus attachés de presse du mouvement. C’est par ce canal informel qu’ils obtiennent parfois des invitations à couvrir des activités officielles, la descente d’un maire, une prise de parole du gouverneur sous AFC/M23. Mais cette proximité est à double tranchant car la population locale soupçonne ces journalistes de prendre parti ».

La censure opère aussi par une surveillance physique constante. « Exposer un dictaphone ou une caméra dans une rue est désormais aussi dangereux qu’un individu qui aurait sorti une arme à feu », compare encore un autre journaliste qui garde toujours en mémoire la scène d’un cadre de base de l’AFC/M23 interpellant un confrère en pleine rue : « On m’a appris que tu voulais faire un reportage ici. Ce genre de pratique est interdit. Tu dois partir avant que je n’appelle les autorités. », avait-il intimé, visage fermé.

L’autre incident révélateur implique la RTNK (Radiotélévision Ngoma de Bukavu) et un communicateur de l’AFC/M23. Nous sommes le 27 février 2025, jour du premier grand meeting du mouvement à la place de l’Indépendance, un rassemblement qui sera marqué par deux explosions faisant au moins onze morts, quand des cameramen du mouvement demandent à monter sur le toit du bâtiment de la RTNK pour filmer les angles de la tribune. Un des responsables refuse, invoquant la sécurité. Les cameramen rapportent l’incident à leur hiérarchie. Le communicateur AFC/M23 débarque lui-même dans les locaux, avec beaucoup d’officiers. « Fermons carrément cette bêtise ! », s’écrie l’un des officiers. Le responsable n’aura d’autre choix que de présenter ses excuses.

Selon Reporters Sans Frontières, qui vient de publier une enquête sur la séquestration dans des containeurs de deux journalistes par le M23, « plus de la moitié des entraves (assassinats, agressions, arrestations, détentions, disparitions forcées, menaces, médias suspendus, pillés ou saccagés) visant les journalistes dans le pays entre janvier 2024 et janvier 2025 ont lieu dans l’Est de la RDC ( province du Nord et du Sud Kivu et en Ituri), soit 42 sur 78 », indique-t-il dans son rapport publié en mars dernier, sans pour autant faire porter toute la responsabilité à la même rébellion, qui n’est d’ailleurs pas le seul mouvement rebelle de l’Est de la RDC.

Contacté à plusieurs reprises, le M23 n’a pas souhaité réagir.

Un « combo » de tactiques  

Pressions, intimidations, convocations, la majorité des rédactions encore actives ont adopté l’autocensure, en plus de la censure imposée, comme tactique au service d’une stratégie de survie. Politiques, sécuritaires, humanitaires… ces sujets sont évités au profit des thématiques sociales, culturelles, environnementales. « C’est aussi important, très important même. Mais à un certain niveau, le problème est que l’environnement peut aussi devenir politique. Bref, tout est sensible si tu veux aller loin dans ton sujet », explique encore un journaliste de Bukavu. Certaines radios, regrette-t-il, ont même abandonné la formule participative qui faisait leur identité. « Plus d’appels en direct, trop risqués. Nous évitons des sujets sécuritaires, des sujets politiques et des sujets qui font l’éloge d’un camp sur l’autre. Nous laissons ce genre de sujets à des médias qui se sentent beaucoup plus sécurisés que nous ».

Pendant que d’autres ont encore choisi d’attendre que la tempête passe en documentant et archivant ce qui peut l’être, il y en a qui ont adopté une tactique plus « subtile », celle d’éviter systématiquement les questions fondamentales du journalisme, le « qui fait quoi ? » pour ne pas avoir à citer ceux qui contrôlent la zone. « Cette astuce nous évite la contrainte des questions fondamentales dont les réponses nous permettent de collecter et de rédiger les nouvelles. Répondre à ‘qui fait quoi’ peut nous pousser à évoquer les nouveaux occupants, et à faire éventuellement leur apologie », révèle un journaliste-reporter d’une radio communautaire de Goma. « Le reportage peut désormais être perçu comme un délit. La presse à Goma est en état d’hibernation. Ici, le bruit de la vérité fait plus mal que les blessures de balles », renchérit-il.

Et le prix à payer est souvent lourd pour ceux qui essaient de nager à contre-courant, rester indépendant, défier la censure. Amisi Musaada, journaliste du média en ligne déboutrdc.net et musicien engagé, en a fait les frais. En juillet 2025, il est enlevé, séquestré plusieurs jours, torturé, avant d’être relâché, en raison de ses articles jugés trop critiques sur la guerre de l’AFC/M23. Honneur-David Safari, responsable du média La Prunelle RDC, est filé par des individus, puis enlevé, fin décembre 2025. Il sera retrouvé une semaine plus tard. Peu avant, il n’avait pas hésité à donner la parole à ceux qui critiquaient les « marches forcées de soutien au mouvement AFC/M23 ».

Radio Maendeleo, elle, a été convoquée quatre fois à la Direction des Services de Renseignement (DSR) – l’équivalent de l’Agence Nationale de Renseignements sous le gouvernement congolais (NDLR) – et une fois à la police, pour justifier le contenu de ses émissions et les propos de ses invités. En novembre 2025, le bourgmestre de Bagira sous AFC/M23 a directement menacé le présentateur de l’émission Hodi Mitaani pour avoir accordé la parole à des administrés critiquant sa gestion. « Nous avons été ‘’invités’ 4 fois à la DSR et une fois à la police. Rien à faire, on s’arrange pour faire notre travail dans une zone de guerre », témoigne un journaliste de Radio Maendeleo, à Bukavu.

Méfiance avec Kinshasa

C’est peut-être l’un des défis professionnels majeurs né de cette guerre : un climat de méfiance qui semble s’accentuer davantage avec les autorités, y compris les organisations de journalistes presque toutes basées à Kinshasa. Des responsables de médias qui opèrent dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23 affirment que les liens ont été rompus, notamment après que le président de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) au Sud-Kivu « a été contraint sous menace », disent-ils, de collaborer avec le mouvement. « Logiquement, Kinshasa a coupé le contact », explique un membre de l’organisation, qui évoque aussi la difficulté pour les structures nationales de mener des enquêtes dans les zones contrôlées par le M23.

De leur côté, plusieurs journalistes dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une proximité excessive entre certaines organisations et les autorités nationales, au détriment d’une couverture équilibrée de la situation. « Pourquoi ne parlent-elles pas des menaces et arrestations dont nous sommes victimes lorsque nous nous rendons dans les zones contrôlées par Kinshasa ? », s’interroge une journaliste basée à Bukavu, qui affirme que certains reporters sont soupçonnés de collusion avec les rebelles, « en raison de leur lieu de résidence », dit-elle. Plusieurs d’entre eux disent avoir été interpellés, interrogés puis relâchés, leur seule faute étant de vivre dans des zones sous contrôle de l’AFC/M23. « Nous n’avons pas le choix. Ce sont les rebelles qui contrôlent la zone. S’y opposer, c’est risquer sa vie. Nous ne voulons pas devenir des victimes collatérales », confie encore la journaliste.

Contacté par Ukweli, Kamanda Wa Kamanda, président de l’Union Nationale de la Presse du Congo (UNPC) se montre intransigeant envers ses collègues de Goma et Bukavu, sous contrôle de l’AFC/23 : « J’ai aussi travaillé dans des zones de conflit, mais je suis resté professionnel. Le journaliste doit défendre sa liberté. Soit on est journaliste, soit on ne l’est pas ».

Par ailleurs, plusieurs organisations de défense des journalistes ont suspendu leurs activités dans la région. C’est le cas du Partenariat pour la protection intégrée (PPI), dont les opérations sont à l’arrêt depuis plus d’un an.

Un membre de son équipe évoque des raisons sécuritaires, mais aussi financières, notamment après la suspension de certaines aides internationales, dont celles de l’USAID. « Nous devons d’abord nous protéger. Sans moyens, il devient difficile de suivre la situation, en particulier dans l’Est », explique-t-il.

Nous avons essayé de contacter le ministre de la Communication et des médias, Patrick Muyaya, pour qu’il réagisse aux inquiétudes des journalistes qui craignent de se faire arrêter une fois en dehors des zones sous contrôle de l’AFC/M23, mais il n’a pas donné suite à nos sollicitations.