Un mois. C’est le nouveau délai pour connaître le sort de la journaliste burundaise Sandra Muhoza du média en ligne La Nova. Rendez-vous fixé à l’issue de sa comparution le vendredi 20 février à la Cour d’appel de Ngozi. Près de deux ans après son incarcération, cette mère de trois enfants vient d’être condamnée à quatre ans d’emprisonnement. Le temps et les dures conditions de détention semblent avoir fini d’avoir raison de sa santé. Aujourd’hui, Sandra Muhoza se déplace péniblement à l’aide d’une béquille suite d’un mal qui la ronge et l’affaiblit jour après jour. Enfermée dans la prison pour femmes à Ngozi, au nord du pays, elle ne peut toujours pas suivre un traitement adéquat, alors que, selon ses proches, elle nécessiterait une opération d’urgence. Ukweli Coalition Media Hub était présent à sa dernière comparution.
Par Ukweli Coalition Media Hub
Plus de deux heures d’audience, une salle bondée, Sandra Muhoza est apparue physiquement affaiblie, marchant avec une béquille mais prête à se défendre : « Je suis innocente », n’a cessé de répéter durant l’audience qui s’est déroulée le 20 février dernier à la Cour d’appel de Ngozi au nord du pays, rappelantqu’« on lui a fait signer par la force des papiers la culpabilisant dans un cachot des services de renseignement à Bujumbura, 2h du matin le jour de son arrestation alors qu’elle avait même les yeux bandés ». C’était avant de remonter à l’origine de son arrestation : « Tout est parti des commentaires que moi et autres membres d’un groupe WhatsApp de journalistes faisaient sur un discours de Firmin Sinzoyiheba, en 1996, alors qu’il était ministre de la Défense, où il condamnait une distribution de machettes et de fusils au sein de la population par certaines hautes autorités du pays ». Un sujet qui avait été remis à l’ordre du jour car, sur les réseaux sociaux, circulaient des publications sur une probable distribution de machettes aux Imbonerakure, jeunes du parti au pouvoir, le Cndd-Fdd.
Sandra sera alors arrêtée en avril 2024, puis condamnée le 16 janvier 2026 à quatre ans de prison ferme et à une amende de deux cents mille francs burundais (environ 67 dollars américains) par le tribunal de grande instance de Ngozi où elle a été transférée le 26 septembre 2025 après plus d’un an et demi à la prison de Mpimba à Bujumbura la capitale économique, accusée « d’atteinte à l’intégrité territoriale et d’aversion raciale » dans un procès jugé injuste par plusieurs voix et organisations, dont l’Union burundaise des journalistes (UBJ) qui qualifie la sentence d’«une atteinte grave aux droits humains et à la liberté de la presse, d’autant plus que les accusations portées contre la journaliste apparaissent dénuées de fondement solide ».
Judith Basutama, secrétaire générale de l’UBJ, explique qu’« en effet, accuser Sandra Muhoza d’atteinte à la sécurité de l’État pour des messages échangés avec des collègues dans un groupe WhatsApp ne repose sur aucune base légale crédible. Il est difficilement compréhensible qu’une journaliste, de surcroît malade, puisse être considérée comme une menace pour la sécurité de l’État. Cette accusation est d’ailleurs souvent utilisée dans des contextes similaires pour réduire au silence des voix jugées dérangeantes, en l’absence de toute infraction clairement établie ». Pour elle, « cette condamnation traduit une volonté manifeste du pouvoir de Gitega de faire taire les professionnels des médias, en faisant de Sandra Muhoza un exemple dissuasif pour l’ensemble des journalistes burundais, en violation de la liberté de la presse et d’opinion ». Ce qui n’arrange pas les affaires du gouvernement dont « l’image est déjà entachée par d’autres nombreux cas de violations des droits humains. Il faut juste rappeler que le président de la République assure désormais la présidence de l’Union Africaine ».
« Un procès qui viole le droit burundais »
« C’est un dossier qui présente plusieurs irrégularités au regard des garanties prévues par le droit burundais », juge de son côté Jeanne d’Arc Zaninyana, avocate et présidente du Mouvement des femmes et filles pour la paix et la sécurité au Burundi (MFFPS), qui rappelle que « la première condamnation de Sandra Muhoza a été prononcée par une juridiction qui a ensuite été déclarée territorialement incompétente par la Cour d’appel. En droit burundais, une telle décision entraîne la nullité de la procédure initiale et implique, en principe, la remise en liberté de la personne concernée. Pourtant, Sandra Muhoza est restée en détention sous un nouveau mandat, malgré cette nullité judiciaire. Ce qui soulève également de graves préoccupations au regard du droit international des droits de l’Homme, auquel le Burundi est partie. Sa détention après l’annulation de la première procédure par la Cour d’appel s’apparente à une détention arbitraire, interdite par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit le droit à la liberté et à la sécurité de la personne. Lorsqu’une procédure est déclarée nulle par une juridiction compétente, le maintien en détention sans base légale claire contrevient à ce principe ».
Au-delà d’être privée de liberté, Sandra, séparée de ses trois enfants, mène désormais une bataille supplémentaire, celle de sa santé physique et psychologique. « Quand elle s’est rendue se faire diagnostiquer dans un hôpital à Bujumbura, le scanner a révélé une défection au niveau de la colonne vertébrale. Les résultats des examens ont montré la nécessité d’une opération au niveau de la hanche », révèle un proche qui souligne que Sandra vit désormais de vives douleurs lombaires qui la poussent à marcher désormais à l’aide d’une béquille. Un diagnostic confirmé par Eric Ntibandetse, un de ses avocats, contacté par Ukweli Coalition Media Hub.
Une situation aggravée par les conditions de sa détention qui auraient affecté aussi sa santé psychologique, toujours d’après un proche : « Nous avons appris que Sandra vivrait sous surveillance même à l’intérieur de la prison. Elle a opté de s’enfermer dans un mutisme presque total, préférant rester à l’écart des autres détenus, afin d’éviter tout ennui. Traumatisée, elle refuse même parfois des rendez-vous de visite aujourd’hui ».
« Sandra est la seule femme journaliste détenue arbitrairement en Afrique subsaharienne »
Le rappel est fait par Reporters Sans Frontière qui, contacté par Ukweli Coalition Media Hub, souligne le caractère ubuesque de l’affaire : « En décembre 2024, Sandra Muhoza a été condamnée à 21 mois de prison en première instance. Avec le récent verdict, la peine de la journaliste est donc passée du simple au double », souligne avant toutCamille Montagu, chargé de recherches au bureau Afrique subsaharienne de RSF, avant de commenter la sourde oreille du régime face aux multiples appels pour libérer la journaliste : « lors d’une conférence de presse tenue le 1er décembre, le Chef de l’État a été questionné sur la possibilité d’une grâce présidentielle pour Sandra Muhoza. Il semblait ignorer totalement le sort réservé à la journaliste. Cela montre un total désintérêt du pouvoir envers les multiples appels plaidant pour la libération sans condition de Sandra et plus globalement à la question de la liberté de la presse dans le pays. Car Sandra n’est malheureusement pas la première journaliste femme à être emprisonnée au Burundi. Floriane Irangabiye a également passé près de deux ans en prison, avant d’être libérée en août 2024. Ces détentions arbitraires permettent aux autorités de maintenir sous pression le reste de la profession ».
Le nouveau verdict est attendu pour ce 20 mars. Entre espoir et pessimisme, Eric Ntibandetse, un des avocats de la journaliste, souhaite que la récente comparution soit la toute dernière. «Nous gardons l’espoir qu’enfin, elle sera libérée », a-t-il dit à la sortie de l’audience. Publiée par Committee to Protect Journalists en décembre 2025, pas moins de 127 femmes journalistes africaines avaient écrit une lettre conjointe pour exprimer leur solidarité à Sandra Muhoza, et exiger sa libération.

