Voix sous attaque

« Voix sous attaque » rapporte, documente, enquête les attaques contre médias et journalistes en Afrique des Grands Lacs.

RDC: Ce que l’on sait (déjà) du meurtre du journalistecaméraman Thierry Banga Lole survenu fin décembre, en Ituri…

Fév 5, 2026

Le journaliste Thierry Banga Lole

Le journaliste Thierry Banga Lole

Entre criminalité ordinaire et crime d’État, les organisations de défense des droits des journalistes restent dans le doute et réclament « une enquête indépendante, crédible et transparente ». La police, elle, parle d’une attaque de bandits qui aurait mal tourné.

Par Ukweli Coalition Media Hub

Aucun objet de valeur n’a été emporté par les bourreaux. Seulement des taches de sang et blessures de machette sur la tête de la victime… L’assassinat du journaliste caméraman à Bunia, au départ attribué par la police à un acte de banditisme, est intervenu dans un contexte de forte tension sécuritaire et de militarisation de l’administration provinciale. Dans la nuit du 28 au 29 décembre 2025, en plein chef-lieu de la province de l’Ituri, dans le Nord- Est de la République Démocratique du Congo, le journaliste caméraman de la Radio- Télévision Nationale Congolaise (RTNC) Thierry Banga Lole est mortellement agressé à son domicile, situé dans le quartier Hoho, commune de Mbunya. Dès les premières heures, les autorités privilégient la thèse d’un crime crapuleux, Bunia étant une ville régulièrement confrontée aux attaques nocturnes et aux violences armées.

Selon la version officielle livrée par la Police nationale congolaise (PNC), Thierry Banga Lole a été attaqué par des bandits en possession d’armes blanches. “Deux suspects sur quatre dans le cadre d’une opération ciblée ont été déjà interpellés’’, annoncera le commandant urbain de la PNC à Bunia, le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu, le 1er janvier 2026.  Deux semaines plus tard, soit le 13 janvier 2026, tous les quatre présumés assassins sont présentés officiellement au gouverneur militaire de l’Ituri par le commissaire provincial de la Police nationale congolaise, le commissaire Ngo Isengelo. ‘’Il y a quelques semaines, la ville a été secouée par l’assassinat d’un journaliste. Selon la police, l’enquête ouverte après ce crime a conduit à l’arrestation de quatre suspects dans un premier temps, ce qui a ensuite permis d’interpeller une dizaine de personnes supplémentaires. Parmi les individus présentés, plusieurs sont des militaires’’, déclarera par la suite le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu devant le gouverneur militaire.

Mais la piste d’un crime ordinaire peine à convaincre les organisations de défense des droits des journalistes. Pour Journalistes en Danger (JED) et l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), la mort de Thierry Banga Lole s’inscrit dans un contexte de pression structurelle sur les médias dans l’Est du pays, « où la couverture des questions sécuritaires, militaires et politiques reste particulièrement sensible ». Les deux organisations ont d’ailleurs directement organisé à Bunia une marche de colère qui a chuté devant le bureau du gouverneur qui, enfin, a fini par promettre « que des enquêtes sont déjà en cours et que les résultats seront communiqués ! »

Né le 7 octobre 1989 à Bibwa, père de cinq enfants, Thierry Banga Lole avait commencé sa carrière de caméraman au début des années 2010 avant d’être recruté en 2018 comme agent sous statut à la RTNC, la chaîne nationale. Réputé discret, souvent mobilisé pour couvrir des activités officielles, des événements communautaires et, occasionnellement, des déplacements dans des zones à risque, il était aussi connu comme cofondateur du média en ligne lavoixdelituri.net .

Lors de l’enterrement du journaliste Thierry Banga Lole. ©: Ukweli.

Un journaliste dont le nom était apparu dans un dossier de la justice militaire

“Début 2025, son nom est apparu dans un dossier traité par la justice militaire. Il était soupçonné d’entretenir des liens avec la milice Convention pour la révolution populaire (CRP) créée en mars 2025 par Thomas Lubanga, un proche familial. II a ensuite été placé sous contrôle judiciaire, contraint de signer régulièrement sa présence. Son assassinat est survenu alors qu’il était interdit de quitter Bunia, une interdiction qui venait de durer plus de huit mois. L’enquête a duré plusieurs mois mais n’a rien donné. Le dossier a été clôturé en novembre”, témoigne anonymement un de ses collègues. Thierry sera également suspendu de ses fonctions à la RTNC par la direction, “ mais avait été rétabli” quand il est mort, a confirmé Benx Katonji, directeur provincial de la RTNC en Ituri, contacté par Ukweli.

Selon plusieurs sources locales, Thierry faisait également partie des initiateurs du groupe WhatsApp “La Voix de l’Ituri”, un forum WhatsApp très suivi où journalistes, membres de la société civile et acteurs politiques commentaient, souvent de manière critique, la gouvernance provinciale, la gestion sécuritaire et l’action des autorités sous régime d’état de siège. D’après des sources locales, le groupe WhatsApp portait le même nom que le média en ligne dont il était connu comme cofondateur. “Un groupe qu’il a été contraint de fermer après son passage devant l’auditorat militaire”, a confirmé un de ses collègues. Mais jusque-là, rien ne suggère un lien formel entre cet épisode et son assassinat. Toutefois, plusieurs acteurs locaux estiment qu’il s’était fait attirer la lumière avec ce forum WhatsApp dans une zone politiquement sensible. « Depuis cet épisode, il répétait qu’il ne se sentait plus en sécurité », témoigne un de ses proches.

“Les militaires ne communiquent pas. Dans un contexte comme le nôtre, celui d’un État de siège, il est toujours difficile d’évaluer la gravité du danger qui guette un collègue ou un proche. Les juridictions militaires jouent un rôle central dans le maintien de l’ordre public, et ce type de procédure est parfois loin d’être anodin”, commente encore un de ses collègues. Ukweli a tenté en vain de joindre par téléphone colonel magistrat Kumbu Ngoma Jean Baptiste, avocat général de l’auditorat supérieur militaire de l’Ituri, cité par des sources locales comme la personne qui traitait le dossier du journaliste défunt.

L’Ituri vit depuis plusieurs années sous régime d’état de siège, avec un gouverneur militaire issu des FARDC et une administration largement contrôlée par les forces de sécurité. Officiellement, ce dispositif vise à endiguer les violences des groupes armés. « Dans les faits, les assassinats ciblés, attaques armées et règlements de comptes restent fréquents, y compris en zone urbaine », regrette Dieudonné Lossa, coordonnateur de la Société civile Ituri. Les journalistes ne sont pas épargnés. Dans cette zone, les représentants des médias affirment que les attaques contre les journalistes ne cessent d’augmenter.

La Coordination provinciale de la société civile rappelle que plusieurs meurtres récents n’ont jamais été élucidés, alimentant un sentiment d’impunité chronique. ‘’La population est fatiguée de l’impunité’’, alarme Dieudonné Lossa.

À l’enterrement de Thierry le 5 janvier dernier, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) a été catégorique. ‘’Le journalisme n’est pas un crime. Aucun journaliste ne devrait mourir pour avoir exercé son métier’’ a indiqué, la voix brisée, Sylvie Musoke membre du comité directoire de l’UNPC section de l’Ituri. « On peut tuer l’homme. Mais on ne peut pas tuer la vérité. La caméra peut tomber, mais pas la lumière », a prévenu cette femme de médias. A la même cérémonie funèbre, Freddy Upara, Point focal JED a rappelé ensuite que tuer un journaliste, c’est tenter de faire taire la vérité. Ces organisations réclament une enquête ‘’indépendante, crédible et transparente’’.

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