A l’Est de la RDC, « sortir une caméra est aussi dangereux que sortir une arme à feu »

A l’Est de la RDC, « sortir une caméra est aussi dangereux que sortir une arme à feu »

Depuis la prise de Goma en janvier 2025, puis de Bukavu, par l’AFC (Alliance Fleuve Congo) /M23, les journalistes de l’Est de la RDC travaillent dans des conditions intenables : interdictions de diffusion, sources muselées, menaces directes, autocensure, soupçon de collaborer avec les rebelles, brouille avec les organisations des journalistes basées à Kinshasa. Pendant que le monde célèbre la journée mondiale de la liberté de la presse ce 3 mai, retour sur le terrain, entre Goma et Bukavu, à la rencontre d’une presse qui plie sans rompre, écrasée entre le marteau du mouvement rebelle et l’enclume du gouvernement.

Par Ukweli Coalition Media Hub en collaboration avec ZAM Magazine

Il est 8h30 dans un quartier de Goma. Pour la première fois depuis la guerre, l’équipe de rédaction se réunit à cette heure tardive. Les réunions de l’aube, autrefois fixées à 6h30, appartiennent désormais au passé. Dans la rue qui mène à la rédaction, la circulation est rare. Le silence est seulement troublé par quelques passages hésitants. Sur le bas-côté, les traces discrètes des récents affrontements. À l’entrée de la radio, deux impacts de balles marquent encore la baie vitrée qui surplombe l’escalier. Des traces visibles d’une violence encore proche.

À l’intérieur, l’atmosphère a changé. Là où, autrefois, les discussions matinales étaient animées par des débats et des analyses de l’actualité, le ton est désormais mesuré. Les journalistes échangent peu. Sur leurs visages, l’inquiétude est perceptible. Les retrouvailles, après plusieurs jours de séparation imposée par la guerre, se sont faites sans véritable effusion. Au cours de la réunion, les priorités éditoriales sont rapidement redéfinies. « Évitons de jouer près de la gueule du crocodile », avertit le rédacteur en chef, appelant à la prudence. Les sujets sensibles, notamment militaires et politiques, sont écartés au profit d’informations de proximité. Mais l’incertitude ne se limite pas au contenu éditorial. Elle est aussi financière. « Nous ne savons pas quand nos bailleurs reprendront contact, mais nous devons continuer à travailler », ajoute-t-il, d’un ton grave.

Il y a quelques mois, tous les médias de Goma et de Bukavu avaient peur de lancer le journal. Quand les armes se sont tues, quelques semaines après la prise de Goma, la bande FM locale s’est rallumée, mais pour diffuser uniquement de la musique. « Avec la coupure du courant et de l’internet, les habitants sont restés plongés dans une sorte de trou noir. Nous avons décidé d’assurer un service minimum à la radio avec de la musique pouvant les consoler dans ce qu’ils traversent », confie un technicien modulateur d’une radio de référence dans la province du Nord-Kivu.

Puis les journalistes reviendront progressivement, suivant la timide reprise des activités commerciales et sociales des grandes villes sous occupation. Mais les rédactions qu’ils retrouvent ne ressemblent plus à celles qu’ils ont quittées. Certaines ont choisi de s’aligner, tandis que d’autres essaient difficilement, parfois même dangereusement, de rester objectives. La radio nationale qui émet depuis Bukavu et une radio commerciale sont les premières à relancer des éditions d’information, mais avec une ligne éditoriale entièrement tournée vers la valorisation de l’AFC/M23 qui contrôle la zone. « Notre mission est d’accompagner médiatiquement les nouvelles autorités », lâche sans gêne un journaliste-reporter de ce média public.

« Sortir une caméra, aussi dangereux que sortir une arme à feu »

La réalité est plus complexe, s’accordent les journalistes contactés. « L’AFC/M23 a instauré des règles claires, notamment l’interdiction de diffuser les informations en provenance de Kinshasa pour ne pas relayer ce qu’ils considèrent comme une propagande du régime. Ils ont interdit la diffusion des alertes humanitaires du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, l’OCHA, pour ne pas donner à Kinshasa des prétextes d’ouverture du couloir humanitaire », témoigne un ancien rédacteur en chef qui rappelle qu’avant la guerre, « Goma était un hub médiatique en pleine expansion ». « Nous étions comme des chiens de garde », se remémore-t-il, triste.

Pis encore, à Bukavu comme à Goma, l’absence de communicateurs officiels de l’AFC/M23 capables de répondre aux questions des journalistes vient davantage compliquer l’équation. Le mouvement n’a pas, ou peu, de porte-parole locaux identifiés, rapportent encore des journalistes locaux. Les échanges se font à sens unique. « Quand ils ont à nous communiquer, ils nous invitent et nous disent ce que nous devons faire et ce que nous ne devons pas faire », confie l’un d’eux, qui ajoute : « Certains journalistes maintiennent des liens discrets avec des confrères devenus attachés de presse du mouvement. C’est par ce canal informel qu’ils obtiennent parfois des invitations à couvrir des activités officielles, la descente d’un maire, une prise de parole du gouverneur sous AFC/M23. Mais cette proximité est à double tranchant car la population locale soupçonne ces journalistes de prendre parti ».

La censure opère aussi par une surveillance physique constante. « Exposer un dictaphone ou une caméra dans une rue est désormais aussi dangereux qu’un individu qui aurait sorti une arme à feu », compare encore un autre journaliste qui garde toujours en mémoire la scène d’un cadre de base de l’AFC/M23 interpellant un confrère en pleine rue : « On m’a appris que tu voulais faire un reportage ici. Ce genre de pratique est interdit. Tu dois partir avant que je n’appelle les autorités. », avait-il intimé, visage fermé.

L’autre incident révélateur implique la RTNK (Radiotélévision Ngoma de Bukavu) et un communicateur de l’AFC/M23. Nous sommes le 27 février 2025, jour du premier grand meeting du mouvement à la place de l’Indépendance, un rassemblement qui sera marqué par deux explosions faisant au moins onze morts, quand des cameramen du mouvement demandent à monter sur le toit du bâtiment de la RTNK pour filmer les angles de la tribune. Un des responsables refuse, invoquant la sécurité. Les cameramen rapportent l’incident à leur hiérarchie. Le communicateur AFC/M23 débarque lui-même dans les locaux, avec beaucoup d’officiers. « Fermons carrément cette bêtise ! », s’écrie l’un des officiers. Le responsable n’aura d’autre choix que de présenter ses excuses.

Selon Reporters Sans Frontières, qui vient de publier une enquête sur la séquestration dans des containeurs de deux journalistes par le M23, « plus de la moitié des entraves (assassinats, agressions, arrestations, détentions, disparitions forcées, menaces, médias suspendus, pillés ou saccagés) visant les journalistes dans le pays entre janvier 2024 et janvier 2025 ont lieu dans l’Est de la RDC ( province du Nord et du Sud Kivu et en Ituri), soit 42 sur 78 », indique-t-il dans son rapport publié en mars dernier, sans pour autant faire porter toute la responsabilité à la même rébellion, qui n’est d’ailleurs pas le seul mouvement rebelle de l’Est de la RDC.

Contacté à plusieurs reprises, le M23 n’a pas souhaité réagir.

Un « combo » de tactiques  

Pressions, intimidations, convocations, la majorité des rédactions encore actives ont adopté l’autocensure, en plus de la censure imposée, comme tactique au service d’une stratégie de survie. Politiques, sécuritaires, humanitaires… ces sujets sont évités au profit des thématiques sociales, culturelles, environnementales. « C’est aussi important, très important même. Mais à un certain niveau, le problème est que l’environnement peut aussi devenir politique. Bref, tout est sensible si tu veux aller loin dans ton sujet », explique encore un journaliste de Bukavu. Certaines radios, regrette-t-il, ont même abandonné la formule participative qui faisait leur identité. « Plus d’appels en direct, trop risqués. Nous évitons des sujets sécuritaires, des sujets politiques et des sujets qui font l’éloge d’un camp sur l’autre. Nous laissons ce genre de sujets à des médias qui se sentent beaucoup plus sécurisés que nous ».

Pendant que d’autres ont encore choisi d’attendre que la tempête passe en documentant et archivant ce qui peut l’être, il y en a qui ont adopté une tactique plus « subtile », celle d’éviter systématiquement les questions fondamentales du journalisme, le « qui fait quoi ? » pour ne pas avoir à citer ceux qui contrôlent la zone. « Cette astuce nous évite la contrainte des questions fondamentales dont les réponses nous permettent de collecter et de rédiger les nouvelles. Répondre à ‘qui fait quoi’ peut nous pousser à évoquer les nouveaux occupants, et à faire éventuellement leur apologie », révèle un journaliste-reporter d’une radio communautaire de Goma. « Le reportage peut désormais être perçu comme un délit. La presse à Goma est en état d’hibernation. Ici, le bruit de la vérité fait plus mal que les blessures de balles », renchérit-il.

Et le prix à payer est souvent lourd pour ceux qui essaient de nager à contre-courant, rester indépendant, défier la censure. Amisi Musaada, journaliste du média en ligne déboutrdc.net et musicien engagé, en a fait les frais. En juillet 2025, il est enlevé, séquestré plusieurs jours, torturé, avant d’être relâché, en raison de ses articles jugés trop critiques sur la guerre de l’AFC/M23. Honneur-David Safari, responsable du média La Prunelle RDC, est filé par des individus, puis enlevé, fin décembre 2025. Il sera retrouvé une semaine plus tard. Peu avant, il n’avait pas hésité à donner la parole à ceux qui critiquaient les « marches forcées de soutien au mouvement AFC/M23 ».

Radio Maendeleo, elle, a été convoquée quatre fois à la Direction des Services de Renseignement (DSR) – l’équivalent de l’Agence Nationale de Renseignements sous le gouvernement congolais (NDLR) – et une fois à la police, pour justifier le contenu de ses émissions et les propos de ses invités. En novembre 2025, le bourgmestre de Bagira sous AFC/M23 a directement menacé le présentateur de l’émission Hodi Mitaani pour avoir accordé la parole à des administrés critiquant sa gestion. « Nous avons été ‘’invités’ 4 fois à la DSR et une fois à la police. Rien à faire, on s’arrange pour faire notre travail dans une zone de guerre », témoigne un journaliste de Radio Maendeleo, à Bukavu.

Méfiance avec Kinshasa

C’est peut-être l’un des défis professionnels majeurs né de cette guerre : un climat de méfiance qui semble s’accentuer davantage avec les autorités, y compris les organisations de journalistes presque toutes basées à Kinshasa. Des responsables de médias qui opèrent dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23 affirment que les liens ont été rompus, notamment après que le président de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) au Sud-Kivu « a été contraint sous menace », disent-ils, de collaborer avec le mouvement. « Logiquement, Kinshasa a coupé le contact », explique un membre de l’organisation, qui évoque aussi la difficulté pour les structures nationales de mener des enquêtes dans les zones contrôlées par le M23.

De leur côté, plusieurs journalistes dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une proximité excessive entre certaines organisations et les autorités nationales, au détriment d’une couverture équilibrée de la situation. « Pourquoi ne parlent-elles pas des menaces et arrestations dont nous sommes victimes lorsque nous nous rendons dans les zones contrôlées par Kinshasa ? », s’interroge une journaliste basée à Bukavu, qui affirme que certains reporters sont soupçonnés de collusion avec les rebelles, « en raison de leur lieu de résidence », dit-elle. Plusieurs d’entre eux disent avoir été interpellés, interrogés puis relâchés, leur seule faute étant de vivre dans des zones sous contrôle de l’AFC/M23. « Nous n’avons pas le choix. Ce sont les rebelles qui contrôlent la zone. S’y opposer, c’est risquer sa vie. Nous ne voulons pas devenir des victimes collatérales », confie encore la journaliste.

Contacté par Ukweli, Kamanda Wa Kamanda, président de l’Union Nationale de la Presse du Congo (UNPC) se montre intransigeant envers ses collègues de Goma et Bukavu, sous contrôle de l’AFC/23 : « J’ai aussi travaillé dans des zones de conflit, mais je suis resté professionnel. Le journaliste doit défendre sa liberté. Soit on est journaliste, soit on ne l’est pas ».

Par ailleurs, plusieurs organisations de défense des journalistes ont suspendu leurs activités dans la région. C’est le cas du Partenariat pour la protection intégrée (PPI), dont les opérations sont à l’arrêt depuis plus d’un an.

Un membre de son équipe évoque des raisons sécuritaires, mais aussi financières, notamment après la suspension de certaines aides internationales, dont celles de l’USAID. « Nous devons d’abord nous protéger. Sans moyens, il devient difficile de suivre la situation, en particulier dans l’Est », explique-t-il.

Nous avons essayé de contacter le ministre de la Communication et des médias, Patrick Muyaya, pour qu’il réagisse aux inquiétudes des journalistes qui craignent de se faire arrêter une fois en dehors des zones sous contrôle de l’AFC/M23, mais il n’a pas donné suite à nos sollicitations.

RDC : La suspension du Général-major Sylvain Ekenge et le retour du vieux vœu pieux de faire de la RTNC un véritable média public

RDC : La suspension du Général-major Sylvain Ekenge et le retour du vieux vœu pieux de faire de la RTNC un véritable média public

Ils fonctionnent sur les frais du contribuable et on les appelle « média d’État » ou « média du gouvernement ». Dans de nombreux pays africains, ils sont souvent dotés de moyens que très peu de rédactions privées peuvent avoir, pour finir réduits aux caisses de résonance des narratifs politiques. En République Démocratique du Congo, le cas du Général-major Sylvain Ekenge qui s’est servi de la télévision nationale en décembre dernier pour s’attaquer à l’une des communautés du pays avant d’être suspendu, déterre le débat sur le fonctionnement de ces médias « qui ont tout » mais qui échouent toujours à servir le peuple qui, pourtant, les fait vivre.

Par Pascal Chirhalwirwa 

Le Général-major Sylvain Ekenge, a été suspendu, le 29 décembre 2025, de ses fonctions de porte-parole des Forces armées de la RDC (FARDC). Il lui a été reproché par sa hiérarchie d’avoir tenu des propos jugés discriminatoires envers la communauté tutsi lors d’une intervention dans une émission de débat télévisé le 27 décembre, à la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC). « Des propos d’une telle gravité au point de rappeler ceux tenus contre la même communauté sur la radio mille collines en 1994 au Rwanda peu avant le génocide », ont souligné plusieurs observateurs.

Après l’incident et le tollé international qui s’en est suivi, l’heure a été pour l’établissement des responsabilités, surtout celles de la RTNC et du CSAC (le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication), instance congolaise de régulation des médias. Au niveau de la RTNC, des sources proches du dossier indiquent qu’un certain nombre de mesures ont été prises en interne entre autres la suspension temporaire du journaliste Oscar Mbalqui animait l’émission ayant servi de tribune pour Sylvain Ekenge, la suspension du direct pour des émissions qui traitent des sujets sensibles comme la sécurité, procéder à l’enregistrement, vérification et validation préalable des interviews avec les invités par la hiérarchie avant toute diffusion. Par contre, le CSAC a brillé par son silence. Car si jusque-là ses mesures avaient plus ciblé les médias privés, on peut se demander pourquoi le CSAC n’a pas publiquement réagi face à un tel cas de flagrance, lui qui a l’habitude de communiquer ses décisions quand il recadre un média et/ou un journaliste.

Contacté, Serge Njibu, Rapporteur au sein du Bureau du CSAC défend toutefois la maison, affirmant que « les mesures prises par la RTNC sont le résultat des observations faites par le CSAC à la suite d’une convocation de la Directrice Générale de la RTNC ». Monsieur Njibu ajoute par ailleurs qu’il existe des Actes du SCAC qui énoncent la conduite à tenir par les médias pendant cette période de crise à l’Est du pays, regrettant cependant le fait que « le site web du CSAC ait subi une attaque faisant qu’il soit actuellement hors ligne » tout en rassurant qu’un portail numérique est en pleine construction et sera lancé très bientôt pour contribuer à la vulgarisation des actes du CSAC.

RTNC, l’éternel vrai-faux média de service public

C’est peut-être le grand enjeu derrière toute l’affaire : la RTNC, qui fonctionne grâce aux frais du contribuable congolais, devrait-elle se résumer à un simple relai du narratif politique, ou plutôt devrait-elle servir, en toute indépendance, le peuple congolais en produisant une information de qualité (la RTNC est peut-être la seule à avoir les moyens assez suffisants pour le faire) surtout en cette période de conflit où une info vérifiée et crédible est d’une valeur inestimable ? Bien-sûr pas de réponse toute faite, juste parce que la question, aussi claire qu’elle puisse paraître, est souvent laissée dans de mauvaises mains. La RTNC reste sous l’autorité directe de l’Exécutif qui a ses intérêts politiques à protéger. Or, « folle est la brebis qui au loup se confesse », dit-on.

Qu’à cela ne tienne, au début du premier quinquennat du président Felix Antoine Tshisekedi, le ministre de l’Information, de la Communication et des médias Patrick Muyaya, avait annoncé en grandes pompes, un projet des réformes de son secteur. Des réformes qui devraient permettre à la RTNC, longtemps caractérisée par une couverture nationale disproportionnée, de se transformer en un média performant, représentatif de l’ensemble du territoire national, compétitif, répondant aux standards internationaux et in fine, devenir un média de service public.  Plus concrètement, cette grande ambition ministérielle porte sur la modernisation et la numérisation des studios de la RTNC à Kinshasa et dans les provinces, la mise en place d’une nouvelle grille de programmes pour une meilleure visibilité notamment à travers divers partenariats, le renforcement des capacités à travers des formations du personnel et l’amélioration de la qualité des contenus, la digitalisation, la lutte contre la désinformation et la mise en place d’une redevance audiovisuelle permettant d’améliorer la collecte des fonds afin de garantir l’autonomie financière de l’institution.

Par ailleurs,le nouveau cadre juridique sur l’information, la communication et les médias en RDC, notamment l’Ordonnance loi n°23/009 du 13 mars 2023, fixe les modalités d’exercice de la liberté d’information et d’émission par la radio et la télévision, la presse écrite ou tout autre moyen de communication en République Démocratique du Congo, offre une base juridique pour transformer la RTNC, de média d’État en un média de service public.  Dans son chapitre 2 portant sur l’audiovisuel en sa section 3 relative aux services publics de la radiodiffusion sonore et de la télévision, les articles 64 à 66 donnent les orientations claires à ce sujet. « La communication publique audiovisuelle est objective, impartiale et pluraliste dans le traitement et la diffusion de l’information », stipule par exemple l’article 64.  Le cas Ekenge énerve cette disposition en ce sens que le message livré n’était étayé par aucune preuve tangible. En ciblant de façon stigmatisante les femmes d’une communauté sans un autre son de cloche, ce message heurte les principes d’impartialité et du pluralisme.

Quant à l’article 65, il met l’accent sur la nécessité de prendre en compte dans la communication publique, des particularités nationales et provinciales. « La radiodiffusion sonore et la télévision de service public tiennent compte des particularités nationales et des besoins de provinces.  Elle contribue en particulier, par leur autonomie éditoriale et leurs programmes équilibrés à l’information objective et impartiale des populations, l’épanouissement culturel du public, notamment en tenant compte autant que possible de la production congolaise et de la diversité ethnoculturelle et sociopolitique du pays, la formation de l’opinion publique tant au niveau national, provincial et local. »

Au regard de cette disposition, l’affaire Ekenge est une illustration parfaite du fossé qui existe entre les prescrits de l’ordonnance-loi et la réalité sur le terrain.  Dans le contexte de la crise à l’Est de la RDC qui affecte fortement la cohésion entre les communautés, se servir d’un média fonctionnant avec les fonds du contribuable congolais pour relayer des messages qui stigmatisent et qui opposent les communautés est tout simplement inadmissible.  

Sur ce même tableau, l’article 66 insiste sur la responsabilité publique que doivent incarner les médias publics : « Les médias publics mettent en place une programmation de référence fondée sur le droit du public à l’information, sur l’égalité d’accès, la diversité d’opinions ainsi que sur les valeurs de démocratie, de tolérance, d’ouverture, de dialogue et de cohésion nationale ».

(Re)donner le pouvoir aux citoyens

Une ordonnance-loi reste une ordonnance-loi. Elle émane de l’Exécutif. Il est peut-être temps que les Congolais soient les véritables patrons de leur propre média, la radiotélévision nationale, au moins via leurs représentants en l’occurrence le Parlement. Même si l’idée ici n’est pas de faire « du copier-coller », on constate par exemple que dans la quête de garantir une certaine indépendance éditoriale des médias publics, certains pays africains, surtout ceux plus ou moins avancés au niveau démocratique, impliquent plutôt leurs assemblées nationales, voire la société civile et les syndicats professionnels dans le processus de désignation des membres des instances des régulation des médias.  Au Ghana par exemple, la National Media Commission (NMC) est instituée par la Constitution et est composée des membres nommés par le Parlement, les syndicats et d’autres entités de la société civile.  A son tour la NMC nomme les dirigeants des médias d’État dans le souci de les protéger contre l’ingérence direct du gouvernement. En RDC, le directeur général de la RTNC est nommé par le président de la république sur proposition du gouvernement.

Certes, les textes puis les procédures ne sont pas des baguettes magiques, mais au moins ils constituent une base solide pour un vrai changement. Et faudrait-il encore le reconnaître, le souci d’indépendance de la RTNC n’est pas né avec le pouvoir actuel. De la RNC ( Radio Nationale Congolaise) des années 60 à la RTNC d’aujourd’hui, en passant par l’OZRT (  Office Zaïrois de Radio et Télévision) de Mobutu, on constate malheureusement que le média n’a eu qu’à changer de noms sans jamais répondre aux aspirations des citoyens pour un véritable média de service public, malgré tous les privilèges exclusifs : effectif du personnel, moyens financiers, audience plus importante grâces aux antennes provinciales, accès  plus facile aux sources officielles,… Pire, il a été, dans certains cas, utilisé contre son vrai propriétaire, le peuple, quand les intérêts politiques l’exigeaient. Dans le contexte de la guerre à l’Est de la RDC, une guerre qui se joue aussi sur le terrain médiatique, et face au projet du parti présidentiel, l’UDPS (l’Union pour la démocratie et le progrès social), de changer la Constitution (on parle déjà d’une possibilité d’un troisième mandat pour le président de la République), le chantier de transformation de la RTNC en média de service public risque de demeurer un vœu pieux encore pour quelque temps, surtout s’il reste dans les mains de l’Exécutif.

Pascal Chirhalwirwa est un expert-médias et entrepreneur social, distingué du titre de Docteur Honoris Causa par l’ Institut Africain de Recherche Pluridisciplinaire Appliquée (IARPA- Abidjan) et  Le Centre de Valorisation Professionnelle de Tunis (CVPT) en novembre 2025. Avec plus de vingt ans d’engagement dans le développement du paysage médiatique, de la promotion du droit d’accès à l’information et de l’accompagnement des jeunes vers la professionnalisation et l’autonomisation dans différents pays africains, il est fondateur et directeur-général du cabinet de consultance et incubateur Colibri Multiservices (COMUS), aussi co-fondateur et conseiller éditorial du média Afia Amani Grands Lacs.

Burundi: Quatre ans de prison pour un simple commentaire dans un groupe WhatsApp. Qui pour sauver la journaliste Sandra Muhoza ?

Burundi: Quatre ans de prison pour un simple commentaire dans un groupe WhatsApp. Qui pour sauver la journaliste Sandra Muhoza ?

Un mois. C’est le nouveau délai pour connaître le sort de la journaliste burundaise Sandra Muhoza du média en ligne La Nova. Rendez-vous fixé à l’issue de sa comparution le vendredi 20 février à la Cour d’appel de Ngozi. Près de deux ans après son incarcération, cette mère de trois enfants vient d’être condamnée à quatre ans d’emprisonnement.  Elle a fait appel, mais le temps et les dures conditions de détention semblent avoir fini d’avoir raison de sa santé. Aujourd’hui, Sandra Muhoza se déplace péniblement à l’aide d’une béquille suite d’un mal qui la ronge et l’affaiblit jour après jour. Enfermée dans la prison pour femmes à Ngozi, au nord du pays, elle ne peut toujours pas suivre un traitement adéquat, alors que, selon ses proches, elle nécessiterait une opération d’urgence. Ukweli Coalition Media Hub était présent à sa dernière comparution.

Par Ukweli Coalition Media Hub

Plus de deux heures d’audience, une salle bondée, Sandra Muhoza est apparue physiquement affaiblie, marchant avec une béquille mais prête à se défendre : « Je suis innocente », n’a cessé de répéter durant l’audience qui s’est déroulée le 20 février dernier à la Cour d’appel de Ngozi au nord du pays,  rappelant qu’« on lui a fait signer par la force des papiers la culpabilisant dans un cachot des services de renseignement à Bujumbura, 2h du matin le jour de son arrestation alors qu’elle avait même les yeux bandés ». C’était avant de remonter à l’origine de son arrestation : « Tout est parti des commentaires que moi et autres membres d’un groupe WhatsApp de journalistes faisaient sur un discours de Firmin Sinzoyiheba, en 1996, alors qu’il était ministre de la Défense, où il condamnait une distribution de machettes et de fusils au sein de la population par certaines hautes autorités du pays ». Des commentaires faits pour un sujet presque similaire qui circulait sur les réseaux sociaux, celui d’une probable distribution de machettes aux Imbonerakure, jeunes du parti au pouvoir, par le régime.

Sandra sera alors arrêtée en avril 2024, puis condamnée le 16 janvier 2026 à quatre ans de prison ferme et à une amende de deux cents mille francs burundais (environ 67 dollars américains) par le tribunal de grande instance de Ngozi où elle a été transférée le 26 septembre 2025 après plus d’un an et demi à la prison de Mpimba à Bujumbura la capitale économique, accusée « d’atteinte à l’intégrité territoriale et d’aversion raciale » dans un procès jugé injuste par plusieurs voix et organisations, dont l’Union burundaise des journalistes (UBJ) qui qualifie la sentence d’«une atteinte grave aux droits humains et à la liberté de la presse, d’autant plus que les accusations portées contre la journaliste apparaissent dénuées de fondement solide ».

Judith Basutama, secrétaire générale de l’UBJ, explique qu’« en effet, accuser Sandra Muhoza d’atteinte à la sécurité de l’État pour des messages échangés avec des collègues dans un groupe WhatsApp ne repose sur aucune base légale crédible. Il est difficilement compréhensible qu’une journaliste, de surcroît malade, puisse être considérée comme une menace pour la sécurité de l’État. Cette accusation est d’ailleurs souvent utilisée dans des contextes similaires pour réduire au silence des voix jugées dérangeantes, en l’absence de toute infraction clairement établie ». Pour elle, « cette condamnation traduit une volonté manifeste du pouvoir de Gitega de faire taire les professionnels des médias, en faisant de Sandra Muhoza un exemple dissuasif pour l’ensemble des journalistes burundais, en violation de la liberté de la presse et d’opinion ». Ce qui n’arrange pas les affaires du gouvernement dont « l’image est déjà entachée par d’autres nombreux cas de violations des droits humains. Il faut juste rappeler que le président de la République assure désormais la présidence de l’Union Africaine ».

« Un procès qui viole le droit burundais »

« C’est un dossier qui présente plusieurs irrégularités au regard des garanties prévues par le droit burundais », juge de son côté Jeanne d’Arc Zaninyana, avocate et présidente du Mouvement des femmes et filles pour la paix et la sécurité au Burundi (MFFPS), qui rappelle que « la première condamnation de Sandra Muhoza a été prononcée par une juridiction qui a ensuite été déclarée territorialement incompétente par la Cour d’appel. En droit burundais, une telle décision entraîne la nullité de la procédure initiale et implique, en principe, la remise en liberté de la personne concernée. Pourtant, Sandra Muhoza est restée en détention sous un nouveau mandat, malgré cette nullité judiciaire. Ce qui soulève également de graves préoccupations au regard du droit international des droits de l’Homme, auquel le Burundi est partie. Sa détention après l’annulation de la première procédure par la Cour d’appel s’apparente à une détention arbitraire, interdite par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit le droit à la liberté et à la sécurité de la personne. Lorsqu’une procédure est déclarée nulle par une juridiction compétente, le maintien en détention sans base légale claire contrevient à ce principe ».

Au-delà d’être privée de liberté, Sandra, séparée de ses trois enfants, mène désormais une bataille supplémentaire, celle de sa santé physique et psychologique. « Quand elle s’est rendue se faire diagnostiquer dans un hôpital à Bujumbura, le scanner a révélé une défection au niveau de la colonne vertébrale. Les résultats des examens ont montré la nécessité d’une opération au niveau de la hanche », révèle un proche qui souligne que Sandra vit désormais de vives douleurs lombaires qui la poussent à marcher désormais à l’aide d’une béquille. Un diagnostic confirmé par Eric Ntibandetse, un de ses avocats, contacté par Ukweli Coalition Media Hub.

Une situation aggravée par les conditions de sa détention qui auraient affecté aussi sa santé psychologique, toujours d’après un proche : « Nous avons appris que Sandra vivrait sous surveillance même à l’intérieur de la prison. Elle a opté de s’enfermer dans un mutisme presque total, préférant rester à l’écart des autres détenus, afin d’éviter tout ennui. Traumatisée, elle refuse même parfois des rendez-vous de visite aujourd’hui ». 

« Sandra est pour le moment la seule femme journaliste détenue arbitrairement en Afrique subsaharienne »

Le rappel est fait par Reporters Sans Frontière qui, contacté par Ukweli Coalition Media Hub, souligne le caractère ubuesque de l’affaire : « En décembre 2024, Sandra Muhoza a été condamnée à 21 mois de prison en première instance. Avec le récent verdict, la peine de la journaliste est donc passée du simple au double », souligne avant toutCamille Montagu, chargé de recherches au bureau Afrique subsaharienne de RSF, avant de commenter la sourde oreille du régime face aux multiples appels pour libérer la journaliste : « lors d’une conférence de presse tenue le 1er décembre, le Chef de l’État a été questionné sur la possibilité d’une grâce présidentielle pour Sandra Muhoza. Il semblait ignorer totalement le sort réservé à la journaliste. Cela montre un total désintérêt du pouvoir envers les multiples appels plaidant pour la libération sans condition de Sandra et plus globalement à la question de la liberté de la presse dans le pays. Car Sandra n’est malheureusement pas la première journaliste femme à être emprisonnée au Burundi. Floriane Irangabiye a également passé près de deux ans en prison, avant d’être libérée en août 2024. Ces détentions arbitraires permettent aux autorités de maintenir sous pression le reste de la profession ».

Le nouveau verdict est attendu pour ce 20 mars. Entre espoir et pessimisme, Eric Ntibandetse, un des avocats de la journaliste, souhaite que la récente comparution soit la toute dernière. «Nous gardons l’espoir qu’enfin, elle sera libérée », a-t-il dit à la sortie de l’audience. Publiée par Committee to Protect Journalists en décembre 2025, pas moins de 127 femmes journalistes africaines avaient écrit une lettre conjointe pour exprimer leur solidarité à Sandra Muhoza, et exiger sa libération.

PS: Quelques heures après publication de notre dossier sur la détention de Sandra Muhoza, la journaliste a été libérée provisoirement. Un soulagement pour sa famille, mais également pour les organisations de défense des droits de journalistes qui, tout de même, réclament une liberation complète et l’annulation de sa condamnation.

RDC: Ce que l’on sait (déjà) du meurtre du journaliste caméraman Thierry Banga Lole survenu fin décembre, en Ituri…

RDC: Ce que l’on sait (déjà) du meurtre du journaliste caméraman Thierry Banga Lole survenu fin décembre, en Ituri…

Entre criminalité ordinaire et crime d’État, les organisations de défense des droits des journalistes restent dans le doute et réclament « une enquête indépendante, crédible et transparente ». La police, elle, parle d’une attaque de bandits qui aurait mal tourné.

Par Ukweli Coalition Media Hub

Aucun objet de valeur n’a été emporté par les bourreaux. Seulement des taches de sang et blessures de machette sur la tête de la victime… L’assassinat du journaliste caméraman à Bunia, au départ attribué par la police à un acte de banditisme, est intervenu dans un contexte de forte tension sécuritaire et de militarisation de l’administration provinciale. Dans la nuit du 28 au 29 décembre 2025, en plein chef-lieu de la province de l’Ituri, dans le Nord- Est de la République Démocratique du Congo, le journaliste caméraman de la Radio- Télévision Nationale Congolaise (RTNC) Thierry Banga Lole est mortellement agressé à son domicile, situé dans le quartier Hoho, commune de Mbunya. Dès les premières heures, les autorités privilégient la thèse d’un crime crapuleux, Bunia étant une ville régulièrement confrontée aux attaques nocturnes et aux violences armées.

Selon la version officielle livrée par la Police nationale congolaise (PNC), Thierry Banga Lole a été attaqué par des bandits en possession d’armes blanches. “Deux suspects sur quatre dans le cadre d’une opération ciblée ont été déjà interpellés’’, annoncera le commandant urbain de la PNC à Bunia, le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu, le 1er janvier 2026.  Deux semaines plus tard, soit le 13 janvier 2026, tous les quatre présumés assassins sont présentés officiellement au gouverneur militaire de l’Ituri par le commissaire provincial de la Police nationale congolaise, le commissaire Ngo Isengelo. ‘’Il y a quelques semaines, la ville a été secouée par l’assassinat d’un journaliste. Selon la police, l’enquête ouverte après ce crime a conduit à l’arrestation de quatre suspects dans un premier temps, ce qui a ensuite permis d’interpeller une dizaine de personnes supplémentaires. Parmi les individus présentés, plusieurs sont des militaires’’, déclarera par la suite le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu devant le gouverneur militaire.

Mais la piste d’un crime ordinaire peine à convaincre les organisations de défense des droits des journalistes. Pour Journalistes en Danger (JED) et l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), la mort de Thierry Banga Lole s’inscrit dans un contexte de pression structurelle sur les médias dans l’Est du pays, « où la couverture des questions sécuritaires, militaires et politiques reste particulièrement sensible ». Les deux organisations ont d’ailleurs directement organisé à Bunia une marche de colère qui a chuté devant le bureau du gouverneur qui, enfin, a fini par promettre « que des enquêtes sont déjà en cours et que les résultats seront communiqués ! »

Né le 7 octobre 1989 à Bibwa, père de cinq enfants, Thierry Banga Lole avait commencé sa carrière de caméraman au début des années 2010 avant d’être recruté en 2018 comme agent sous statut à la RTNC, la chaîne nationale. Réputé discret, souvent mobilisé pour couvrir des activités officielles, des événements communautaires et, occasionnellement, des déplacements dans des zones à risque, il était aussi connu comme cofondateur du média en ligne lavoixdelituri.net .

Lors de l’enterrement du journaliste Thierry Banga Lole. ©: Ukweli.

Un journaliste dont le nom était apparu dans un dossier de la justice militaire

“Début 2025, son nom est apparu dans un dossier traité par la justice militaire. Il était soupçonné d’entretenir des liens avec la milice Convention pour la révolution populaire (CRP) créée en mars 2025 par Thomas Lubanga, un proche familial. II a ensuite été placé sous contrôle judiciaire, contraint de signer régulièrement sa présence. Son assassinat est survenu alors qu’il était interdit de quitter Bunia, une interdiction qui venait de durer plus de huit mois. L’enquête a duré plusieurs mois mais n’a rien donné. Le dossier a été clôturé en novembre”, témoigne anonymement un de ses collègues. Thierry sera également suspendu de ses fonctions à la RTNC par la direction, “ mais avait été rétabli” quand il est mort, a confirmé Benx Katonji, directeur provincial de la RTNC en Ituri, contacté par Ukweli.

Selon plusieurs sources locales, Thierry faisait également partie des initiateurs du groupe WhatsApp “La Voix de l’Ituri”, un forum WhatsApp très suivi où journalistes, membres de la société civile et acteurs politiques commentaient, souvent de manière critique, la gouvernance provinciale, la gestion sécuritaire et l’action des autorités sous régime d’état de siège. D’après des sources locales, le groupe WhatsApp portait le même nom que le média en ligne dont il était connu comme cofondateur. “Un groupe qu’il a été contraint de fermer après son passage devant l’auditorat militaire”, a confirmé un de ses collègues. Mais jusque-là, rien ne suggère un lien formel entre cet épisode et son assassinat. Toutefois, plusieurs acteurs locaux estiment qu’il s’était fait attirer la lumière avec ce forum WhatsApp dans une zone politiquement sensible. « Depuis cet épisode, il répétait qu’il ne se sentait plus en sécurité », témoigne un de ses proches.

“Les militaires ne communiquent pas. Dans un contexte comme le nôtre, celui d’état de siège, il est toujours difficile d’évaluer la gravité du danger qui guette un collègue ou un proche. Les juridictions militaires jouent un rôle central dans le maintien de l’ordre public, et ce type de procédure est parfois loin d’être anodin”, commente encore un de ses collègues. Ukweli a tenté en vain de joindre par téléphone colonel magistrat Kumbu Ngoma Jean Baptiste, avocat général de l’auditorat supérieur militaire de l’Ituri, cité par des sources locales comme la personne qui traitait le dossier du journaliste défunt.

L’Ituri vit depuis plusieurs années sous régime d’état de siège, avec un gouverneur militaire issu des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et une administration largement contrôlée par les forces de sécurité. Officiellement, ce dispositif vise à endiguer les violences des groupes armés. « Dans les faits, les assassinats ciblés, attaques armées et règlements de comptes restent fréquents, y compris en zone urbaine », regrette Dieudonné Lossa, coordonnateur de la Société civile Ituri. Les journalistes ne sont pas épargnés. Dans cette zone, les représentants des médias affirment que les attaques contre les journalistes ne cessent d’augmenter.

La Coordination provinciale de la société civile rappelle que plusieurs meurtres récents n’ont jamais été élucidés, alimentant un sentiment d’impunité chronique. ‘’La population est fatiguée de l’impunité’’, alarme Dieudonné Lossa.

À l’enterrement de Thierry le 5 janvier dernier, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) a été catégorique. ‘’Le journalisme n’est pas un crime. Aucun journaliste ne devrait mourir pour avoir exercé son métier’’ a indiqué, la voix brisée, Sylvie Musoke membre du comité directoire de l’UNPC section de l’Ituri. « On peut tuer l’homme. Mais on ne peut pas tuer la vérité. La caméra peut tomber, mais pas la lumière », a prévenu cette femme de médias. A la même cérémonie funèbre, Freddy Upara, Point focal JED a rappelé ensuite que tuer un journaliste, c’est tenter de faire taire la vérité. Ces organisations réclament une enquête ‘’indépendante, crédible et transparente’’.

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« Entre l’AK47 et la caméra, j’ai fait mon choix »

« Entre l’AK47 et la caméra, j’ai fait mon choix »

Franck* (nom d’emprunt pour des raisons de sécurité) est un journaliste d’investigation basé à l’Est de la République Démocratique du Congo, une région où sévissent plusieurs groupes armés dont le mouvement M23 qui en contrôle une large partie actuellement. Si Franck continue à pratiquer le journalisme, c’est non sans embûches. Ayant lui-même perdu les siens durant les différents conflits armés qui se succèdent, il est aujourd’hui contraint de pratiquer « le journalisme anonyme » pour sa sécurité, sans parler des pressions quotidiennes subies pour qu’il rejoigne les groupes armés. Témoignage.

Par Armel-Gilbert Bukeyeneza

Directeur-Fondateur de Ukweli Coalition Media Hub

C’est une journée à marquer d’une pierre noire dans sa carrière. Une journée où tout a failli basculer, tenté de jeter la caméra pour prendre (aussi) les armes. Franck* (son vrai nom a été modifié) est encore jeune reporter, 26 ans, trois ans d’expérience, quand sa rédaction l’envoie, en 2021, couvrir un attentat qui venait de survenir dans sa localité, à l’Est de la RDC. Franck est né, il a grandi, dans la guerre, peut-on dire. Il a tout vu et enduré, « too much » au vu de son âge. Mais cette fois, il n’a pas la moindre idée de ce qui l’attend. Pendant que son village compte ses morts, et que lui, nerveux mais focalisé, prend des images du terrible attentat, des enfants qui agonisent et des corps dont le sang gicle encore sous les éclats des explosifs, un ami lui tapote les épaules. « Tu ne vois pas que tu prends ta propre cousine ? » L’alerte, lourde de sens, se heurte à une oreille sourde. Franck est impassible. Il enchaîne cliché après cliché avec tout le sang-froid d’un reporter de guerre. Son ami est obligé de lui arracher l’appareil. « Le corps allongé devant toi, c’est ta propre cousine ! » Des mots aussi sinistres qu’inattendus qui poussent Franck au bout de l’évanouissement avant que son ami ne lui propose immédiatement, mais en vain, de prendre un peu de recul. Il sera forcé de le tirer par le bras et lui trouver une chaise pour un peu de repos. La veille, juste moins de vingt-heures plus tôt, Franck et sa cousine avaient passé la soirée dans la famille, prenant un verre et repas du soir ensemble.

« Vous vous imaginez de couvrir un attentat à la bombe dont sur les vingt victimes, presque la moitié (huit blessés et un mort) sont des membres de ta famille ? Pour la première fois, j’ai douté de la capacité du journalisme à apporter un quelconque changement dans ma communauté. Je me suis senti tellement impuissant que j’étais prêt à prendre les armes et me battre », confesse-t-il aujourd’hui. Franck finira, contre toute attente, par devenir journaliste d’investigation, forcé hélas par le contexte à travailler anonymement, étant aujourd’hui journaliste d’un média communautaire. Rencontré pendant une formation, il semble déterminé que jamais. Serein, il esquisse d’abord un léger sourire chaque fois qu’on lui demande de commenter l’actualité de son pays. Un sourire aussi mystérieux que révélateur. « Ce n’est pas facile, man » est son intro fétiche, chaque fois qu’il veut lâcher une dure vérité sur la pratique de journalisme dans sa région. « Nous avons plusieurs journalistes qui ont rejoint les différents mouvements rebelles. Ce sont les chefs rebelles eux-mêmes qui viennent nous chercher, surtout pour les aider dans la comm’ afin de légitimer leur prise des armes. Et c’est parfois difficile de refuser. Certains de ces chefs sont nos anciens amis d’école. La plupart des groupes qu’ils dirigent se disent défendre nos communautés et ethnies, et certains journalistes tombent parfois dans le piège. Après, il faut aussi ajouter que ces chefs rebelles se disent que tu en sais peut-être trop sur eux. Dans un cas pareil, leur tourner le dos peut s’avérer très risqué ».

Et quid de Franck lui-même ? « Oh, man ! J’ai été sollicité plusieurs fois. Et ça ne s’arrête pas ». Franck ajoute un autre élément pour le moins connu : « Ces groupes ont accès aux ressources du pays. Ils contrôlent des exploitations minières, et sont impliqués dans toute sorte de trafic illégal. Ils sont riches. Quand vous connaissez l’état financier des médias et des journalistes en RDC, vous comprendrez pourquoi leurs offres peuvent s’avérer difficiles à refuser. Personnellement j’ai passé trois ans en gagnant moins de dix dollars par mois dans une rédaction. En RDC, un journaliste est facile à acheter. Vous comprenez pourquoi ils sont utilisés comme outils de propagande et propager les fake news qui, à leur tour, alimentent les conflits armés sur terrain. La précarité nous rend facilement manipulable. Si ce ne sont pas par des groupes armés, ce sont des hommes politiques. Ou les deux. Ils sont d’ailleurs parfois liés ».

Un rêve d’enfance…

Si Franck est toujours journaliste, d’investigation de surcroît, ce n’est peut-être pas un hasard. Le journalisme est un rêve d’enfance qu’il se bat pour vivre : « J’ai toujours eu une grande admiration pour les journalistes. J’ai vu comment ils se battaient pour faire entendre nos voix. J’étais encore gamin mais leur détermination à se tenir pour la communauté pendant que presque tout était contre nous, dans un contexte de guerre, m’a fortement marqué ». Franck est entré officiellement en journalisme en 2018, défiant la volonté de ses parents qui le voulaient ingénieur, un métier moins « controversé » et moins risqué que le journalisme. Un métier qui, d’ailleurs, paie mieux que le journalisme en RDC de toute évidence. « J’ai beaucoup de respect pour les ingénieurs, mais ce n’est pas pour moi. J’ai toujours voulu devenir aussi le porte-voix de ma communauté. J’ai commencé à parler au micro depuis que j’avais 15 ans dans des émissions de divertissement ». 

Admiration ou idéalisation ? Franck finira par en avoir le cœur net, quand il se retrouve, en 2021 dans une position de responsabilité, dans une organisation de presse affiliée au gouvernement. « J’ai été déçu. Je me suis retrouvé secrétaire de rédaction, mais je n’avais presque aucune autorité sur mon équipe. La plupart des journalistes qui étaient recrutés étaient pistonnés par des acteurs et autorités politiques. Le journalisme c’est non seulement accepter de se faire guider par son éditeur, c’est aussi accepter de se faire critiquer. Il n’y avait rien de tout cela. Que du mépris de la part des jeunes reporters qui apprenaient encore à tenir la caméra ». Pourtant, regrette-t-il aujourd’hui, l’organisation avait les moyens. « Ce que manque la plupart des rédactions. Un vrai gâchis à mes yeux car l’organisation avait tout le potentiel pour faire la différence ».

Sept ans après son entrée officielle en journalisme, Franck semble n’avoir rien perdu de son engagement, encore moins de son admiration pour le journalisme, malgré les appels et pressions pour rejoindre les groupes armés qui sévissent dans sa région. Franck fait partie des journalistes derrière l’enquête, publiée en juillet dernier, sur le trafic illégal du cacao entre la RDC et l’Ouganda, impliquant groupes armés, armées des deux pays, hommes d’affaires, agents de l’État, qui a valu la nomination de Ukweli Coalition Media Hub par Reporters Sans Frontières pour son « 2025 Press Freedom Awards ». Une enquête qui, quelques semaines après publication, semble avoir provoqué une série de mesures prises par les autorités, soit pour assurer la protection des agriculteurs, soit pour interdire des taxes jugées illégales sur la commercialisation du cacao, comme ce fût rapporté par des plateformes locales.

Voix assagie, ton nuancé, mais toujours concis, Franck partage aujourd’hui la recette de survie pour les journalistes qui travaillent dans les zones de conflit comme l’Est de la RDC : « Nous avons une tâche ultra-sensible, celle d’informer dans un contexte de guerre. L’impartialité et la neutralité doivent être nos maîtres-mots, notre boussole. Ils sont notre bouclier sur le plan sécuritaire et judiciaire ». Des mots qui, ramenés à la réalité du terrain, restent difficiles à pratiquer, reconnaît-il : « Il est compliqué d’exiger la neutralité à un journaliste qui ne peut même pas payer son loyer, même si la neutralité est pour sa propre sécurité. Nous avons besoin de soutien, d’une certaine stabilité financière. C’est un pilier important pour travailler de manière indépendante, et garantir une information de qualité. Et il est certain que ce soutien ne viendra pas des acteurs politiques, encore moins des groupes armés ».

Intitulé « Est de la RDC : Des crimes de guerre commis contre la presse… », le rapport annuel de l’organisation « Journaliste en danger » (JED), publié en novembre dernier, revient sur le bilan accablant des attaques sur les médias et journalistes durant les vingt dernières années à l’Est de la République Démocratique du Congo : vingt journalistes tués sur un chiffre total de 2670 qui combine les assassinats de journalistes, ceux portés disparus, détenus, et médias détruits. Alertant sur le phénomène actuel « d’enrôlement forcé des journalistes sous couvert de formations idéologiques, dans des camps de formation où ils apprennent le maniement des armes » essentiellement dans les provinces du Sud et du Nord Kivu sous contrôle du Mouvement M23, l’organisation égrène toute une liste de prédateurs de la liberté de la presse qui s’étale sur les deux dernières décennies :  « Si sous l’ère du Président Joseph Kabila, les principaux responsables d’attaques contre les journalistes et les médias se limitaient essentiellement aux services de l’ordre, des renseignements congolais et aux autorités nationales ou provinciales, à l’ère du nouveau chef de l’Etat, par contre, les militants des différentes formations politiques (pouvoir actuel et opposition) figurent également parmi les bourreaux de la liberté de la presse. Et au nombre de principaux bourreaux se sont ajoutés par ailleurs, les miliciens et les groupes armés dans les provinces de l’Est du pays, sous contrôle des rebellions ».