Ils fonctionnent sur les frais du contribuable et on les appelle « média d’État » ou « média du gouvernement ». Dans de nombreux pays africains, ils sont souvent dotés de moyens que très peu de rédactions privées peuvent avoir, pour finir réduits aux caisses de résonance des narratifs politiques. En République Démocratique du Congo, le cas du Général-major Sylvain Ekenge qui s’est servi de la télévision nationale en décembre dernier pour s’attaquer à l’une des communautés du pays avant d’être suspendu, déterre le débat sur le fonctionnement de ces médias « qui ont tout » mais qui échouent toujours à servir le peuple qui, pourtant, les fait vivre.
Par Pascal Chirhalwirwa
Le Général-major Sylvain Ekenge, a été suspendu, le 29 décembre 2025, de ses fonctions de porte-parole des Forces armées de la RDC (FARDC). Il lui a été reproché par sa hiérarchie d’avoir tenu des propos jugés discriminatoires envers la communauté tutsi lors d’une intervention dans une émission de débat télévisé le 27 décembre, à la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC). « Des propos d’une telle gravité au point de rappeler ceux tenus contre la même communauté sur la radio mille collines en 1994 au Rwanda peu avant le génocide », ont souligné plusieurs observateurs.
Après l’incident et le tollé international qui s’en est suivi, l’heure a été pour l’établissement des responsabilités, surtout celles de la RTNC et du CSAC (le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et de la Communication), instance congolaise de régulation des médias. Au niveau de la RTNC, des sources proches du dossier indiquent qu’un certain nombre de mesures ont été prises en interne entre autres la suspension temporaire du journaliste Oscar Mbalqui animait l’émission ayant servi de tribune pour Sylvain Ekenge, la suspension du direct pour des émissions qui traitent des sujets sensibles comme la sécurité, procéder à l’enregistrement, vérification et validation préalable des interviews avec les invités par la hiérarchie avant toute diffusion. Par contre, le CSAC a brillé par son silence. Car si jusque-là ses mesures avaient plus ciblé les médias privés, on peut se demander pourquoi le CSAC n’a pas publiquement réagi face à un tel cas de flagrance, lui qui a l’habitude de communiquer ses décisions quand il recadre un média et/ou un journaliste.
Contacté, Serge Njibu, Rapporteur au sein du Bureau du CSAC défend toutefois la maison, affirmant que « les mesures prises par la RTNC sont le résultat des observations faites par le CSAC à la suite d’une convocation de la Directrice Générale de la RTNC ». Monsieur Njibu ajoute par ailleurs qu’il existe des Actes du SCAC qui énoncent la conduite à tenir par les médias pendant cette période de crise à l’Est du pays, regrettant cependant le fait que « le site web du CSAC ait subi une attaque faisant qu’il soit actuellement hors ligne » tout en rassurant qu’un portail numérique est en pleine construction et sera lancé très bientôt pour contribuer à la vulgarisation des actes du CSAC.
RTNC, l’éternel vrai-faux média de service public
C’est peut-être le grand enjeu derrière toute l’affaire : la RTNC, qui fonctionne grâce aux frais du contribuable congolais, devrait-elle se résumer à un simple relai du narratif politique, ou plutôt devrait-elle servir, en toute indépendance, le peuple congolais en produisant une information de qualité (la RTNC est peut-être la seule à avoir les moyens assez suffisants pour le faire) surtout en cette période de conflit où une info vérifiée et crédible est d’une valeur inestimable ? Bien-sûr pas de réponse toute faite, juste parce que la question, aussi claire qu’elle puisse paraître, est souvent laissée dans de mauvaises mains. La RTNC reste sous l’autorité directe de l’Exécutif qui a ses intérêts politiques à protéger. Or, « folle est la brebis qui au loup se confesse », dit-on.
Qu’à cela ne tienne, au début du premier quinquennat du président Felix Antoine Tshisekedi, le ministre de l’Information, de la Communication et des médias Patrick Muyaya, avait annoncé en grandes pompes, un projet des réformes de son secteur. Des réformes qui devraient permettre à la RTNC, longtemps caractérisée par une couverture nationale disproportionnée, de se transformer en un média performant, représentatif de l’ensemble du territoire national, compétitif, répondant aux standards internationaux et in fine, devenir un média de service public. Plus concrètement, cette grande ambition ministérielle porte sur la modernisation et la numérisation des studios de la RTNC à Kinshasa et dans les provinces, la mise en place d’une nouvelle grille de programmes pour une meilleure visibilité notamment à travers divers partenariats, le renforcement des capacités à travers des formations du personnel et l’amélioration de la qualité des contenus, la digitalisation, la lutte contre la désinformation et la mise en place d’une redevance audiovisuelle permettant d’améliorer la collecte des fonds afin de garantir l’autonomie financière de l’institution.
Par ailleurs,le nouveau cadre juridique sur l’information, la communication et les médias en RDC, notammentl’Ordonnance loi n°23/009 du 13 mars 2023,fixe les modalités d’exercice de la liberté d’information et d’émission par la radio et la télévision, la presse écrite ou tout autre moyen de communication en République Démocratique du Congo, offre une base juridique pour transformer la RTNC, de média d’État en un média de service public. Dans son chapitre 2 portant sur l’audiovisuel en sa section 3 relative aux services publics de la radiodiffusion sonore et de la télévision, les articles 64 à 66 donnent les orientations claires à ce sujet. « La communication publique audiovisuelle est objective, impartiale et pluraliste dans le traitement et la diffusion de l’information », stipule par exemple l’article 64. Le cas Ekenge énerve cette disposition en ce sens que le message livré n’était étayé par aucune preuve tangible. En ciblant de façon stigmatisante les femmes d’une communauté sans un autre son de cloche, ce message heurte les principes d’impartialité et du pluralisme.
Quant à l’article 65, il met l’accent sur la nécessité de prendre en compte dans la communication publique, des particularités nationales et provinciales. « La radiodiffusion sonore et la télévision de service public tiennent compte des particularités nationales et des besoins de provinces. Elle contribue en particulier, par leur autonomie éditoriale et leurs programmes équilibrés à l’information objective et impartiale des populations, l’épanouissement culturel du public, notamment en tenant compte autant que possible de la production congolaise et de la diversité ethnoculturelle et sociopolitique du pays, la formation de l’opinion publique tant au niveau national, provincial et local. »
Au regard de cette disposition, l’affaire Ekenge est une illustration parfaite du fossé qui existe entre les prescrits de l’ordonnance-loi et la réalité sur le terrain. Dans le contexte de la crise à l’Est de la RDC qui affecte fortement la cohésion entre les communautés, se servir d’un média fonctionnant avec les fonds du contribuable congolais pour relayer des messages qui stigmatisent et qui opposent les communautés est tout simplement inadmissible.
Sur ce même tableau, l’article 66 insiste sur la responsabilité publique que doivent incarner les médias publics : « Les médias publics mettent en place une programmation de référence fondée sur le droit du public à l’information, sur l’égalité d’accès, la diversité d’opinions ainsi que sur les valeurs de démocratie, de tolérance, d’ouverture, de dialogue et de cohésion nationale ».
(Re)donner le pouvoir aux citoyens
Une ordonnance-loi reste une ordonnance-loi. Elle émane de l’Exécutif. Il est peut-être temps que les Congolais soient les véritables patrons de leur propre média, la radiotélévision nationale, au moins via leurs représentants en l’occurrence le Parlement. Même si l’idée ici n’est pas de faire « du copier-coller », on constate par exemple que dans la quête de garantir une certaine indépendance éditoriale des médias publics, certains pays africains, surtout ceux plus ou moins avancés au niveau démocratique, impliquent plutôt leurs assemblées nationales, voire la société civile et les syndicats professionnels dans le processus de désignation des membres des instances des régulation des médias. Au Ghana par exemple, la National Media Commission (NMC) est instituée par la Constitution et est composée des membres nommés par le Parlement, les syndicats et d’autres entités de la société civile. A son tour la NMC nomme les dirigeants des médias d’État dans le souci de les protéger contre l’ingérence direct du gouvernement. En RDC, le directeur général de la RTNC est nommé par le président de la république sur proposition du gouvernement.
Certes, les textes puis les procédures ne sont pas des baguettes magiques, mais au moins ils constituent une base solide pour un vrai changement. Et faudrait-il encore le reconnaître, le souci d’indépendance de la RTNC n’est pas né avec le pouvoir actuel. De la RNC ( Radio Nationale Congolaise) des années 60 à la RTNC d’aujourd’hui, en passant par l’OZRT ( Office Zaïrois de Radio et Télévision) de Mobutu, on constate malheureusement que le média n’a eu qu’à changer de noms sans jamais répondre aux aspirations des citoyens pour un véritable média de service public, malgré tous les privilèges exclusifs : effectif du personnel, moyens financiers, audience plus importante grâces aux antennes provinciales, accès plus facile aux sources officielles,… Pire, il a été, dans certains cas, utilisé contre son vrai propriétaire, le peuple, quand les intérêts politiques l’exigeaient. Dans le contexte de la guerre à l’Est de la RDC, une guerre qui se joue aussi sur le terrain médiatique, et face au projet du parti présidentiel, l’UDPS (l’Union pour la démocratie et le progrès social), de changer la Constitution (on parle déjà d’une possibilité d’un troisième mandat pour le président de la République), le chantier de transformation de la RTNC en média de service public risque de demeurer un vœu pieux encore pour quelque temps, surtout s’il reste dans les mains de l’Exécutif.
Un mois. C’est le nouveau délai pour connaître le sort de la journaliste burundaise Sandra Muhoza du média en ligne La Nova. Rendez-vous fixé à l’issue de sa comparution le vendredi 20 février à la Cour d’appel de Ngozi. Près de deux ans après son incarcération, cette mère de trois enfants vient d’être condamnée à quatre ans d’emprisonnement. Elle a fait appel, mais le temps et les dures conditions de détention semblent avoir fini d’avoir raison de sa santé. Aujourd’hui, Sandra Muhoza se déplace péniblement à l’aide d’une béquille suite d’un mal qui la ronge et l’affaiblit jour après jour. Enfermée dans la prison pour femmes à Ngozi, au nord du pays, elle ne peut toujours pas suivre un traitement adéquat, alors que, selon ses proches, elle nécessiterait une opération d’urgence. Ukweli Coalition Media Hub était présent à sa dernière comparution.
Par Ukweli Coalition Media Hub
Plus de deux heures d’audience, une salle bondée, Sandra Muhoza est apparue physiquement affaiblie, marchant avec une béquille mais prête à se défendre : « Je suis innocente », n’a cessé de répéter durant l’audience qui s’est déroulée le 20 février dernier à la Cour d’appel de Ngozi au nord du pays, rappelant qu’« on lui a fait signer par la force des papiers la culpabilisant dans un cachot des services de renseignement à Bujumbura, 2h du matin le jour de son arrestation alors qu’elle avait même les yeux bandés ». C’était avant de remonter à l’origine de son arrestation : « Tout est parti des commentaires que moi et autres membres d’un groupe WhatsApp de journalistes faisaient sur un discours de Firmin Sinzoyiheba, en 1996, alors qu’il était ministre de la Défense, où il condamnait une distribution de machettes et de fusils au sein de la population par certaines hautes autorités du pays ». Des commentaires faits pour un sujet presque similaire qui circulait sur les réseaux sociaux, celui d’une probable distribution de machettes aux Imbonerakure, jeunes du parti au pouvoir, par le régime.
Sandra sera alors arrêtée en avril 2024, puis condamnée le 16 janvier 2026 à quatre ans de prison ferme et à une amende de deux cents mille francs burundais (environ 67 dollars américains) par le tribunal de grande instance de Ngozi où elle a été transférée le 26 septembre 2025 après plus d’un an et demi à la prison de Mpimba à Bujumbura la capitale économique, accusée « d’atteinte à l’intégrité territoriale et d’aversion raciale » dans un procès jugé injuste par plusieurs voix et organisations, dont l’Union burundaise des journalistes (UBJ) qui qualifie la sentence d’«une atteinte grave aux droits humains et à la liberté de la presse, d’autant plus que les accusations portées contre la journaliste apparaissent dénuées de fondement solide ».
Judith Basutama, secrétaire générale de l’UBJ, explique qu’« en effet, accuser Sandra Muhoza d’atteinte à la sécurité de l’État pour des messages échangés avec des collègues dans un groupe WhatsApp ne repose sur aucune base légale crédible. Il est difficilement compréhensible qu’une journaliste, de surcroît malade, puisse être considérée comme une menace pour la sécurité de l’État. Cette accusation est d’ailleurs souvent utilisée dans des contextes similaires pour réduire au silence des voix jugées dérangeantes, en l’absence de toute infraction clairement établie ». Pour elle, « cette condamnation traduit une volonté manifeste du pouvoir de Gitega de faire taire les professionnels des médias, en faisant de Sandra Muhoza un exemple dissuasif pour l’ensemble des journalistes burundais, en violation de la liberté de la presse et d’opinion ». Ce qui n’arrange pas les affaires du gouvernement dont « l’image est déjà entachée par d’autres nombreux cas de violations des droits humains. Il faut juste rappeler que le président de la République assure désormais la présidence de l’Union Africaine ».
« Un procès qui viole le droit burundais »
« C’est un dossier qui présente plusieurs irrégularités au regard des garanties prévues par le droit burundais », juge de son côté Jeanne d’Arc Zaninyana, avocate et présidente du Mouvement des femmes et filles pour la paix et la sécurité au Burundi (MFFPS), qui rappelle que « la première condamnation de Sandra Muhoza a été prononcée par une juridiction qui a ensuite été déclarée territorialement incompétente par la Cour d’appel. En droit burundais, une telle décision entraîne la nullité de la procédure initiale et implique, en principe, la remise en liberté de la personne concernée. Pourtant, Sandra Muhoza est restée en détention sous un nouveau mandat, malgré cette nullité judiciaire. Ce qui soulève également de graves préoccupations au regard du droit international des droits de l’Homme, auquel le Burundi est partie. Sa détention après l’annulation de la première procédure par la Cour d’appel s’apparente à une détention arbitraire, interdite par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit le droit à la liberté et à la sécurité de la personne. Lorsqu’une procédure est déclarée nulle par une juridiction compétente, le maintien en détention sans base légale claire contrevient à ce principe ».
Au-delà d’être privée de liberté, Sandra, séparée de ses trois enfants, mène désormais une bataille supplémentaire, celle de sa santé physique et psychologique. « Quand elle s’est rendue se faire diagnostiquer dans un hôpital à Bujumbura, le scanner a révélé une défection au niveau de la colonne vertébrale. Les résultats des examens ont montré la nécessité d’une opération au niveau de la hanche », révèle un proche qui souligne que Sandra vit désormais de vives douleurs lombaires qui la poussent à marcher désormais à l’aide d’une béquille. Un diagnostic confirmé par Eric Ntibandetse, un de ses avocats, contacté par Ukweli Coalition Media Hub.
Une situation aggravée par les conditions de sa détention qui auraient affecté aussi sa santé psychologique, toujours d’après un proche : « Nous avons appris que Sandra vivrait sous surveillance même à l’intérieur de la prison. Elle a opté de s’enfermer dans un mutisme presque total, préférant rester à l’écart des autres détenus, afin d’éviter tout ennui. Traumatisée, elle refuse même parfois des rendez-vous de visite aujourd’hui ».
« Sandra est pour le moment la seule femme journaliste détenue arbitrairement en Afrique subsaharienne »
Le rappel est fait par Reporters Sans Frontière qui, contacté par Ukweli Coalition Media Hub, souligne le caractère ubuesque de l’affaire : « En décembre 2024, Sandra Muhoza a été condamnée à 21 mois de prison en première instance. Avec le récent verdict, la peine de la journaliste est donc passée du simple au double », souligne avant toutCamille Montagu, chargé de recherches au bureau Afrique subsaharienne de RSF, avant de commenter la sourde oreille du régime face aux multiples appels pour libérer la journaliste : « lors d’une conférence de presse tenue le 1er décembre, le Chef de l’État a été questionné sur la possibilité d’une grâce présidentielle pour Sandra Muhoza. Il semblait ignorer totalement le sort réservé à la journaliste. Cela montre un total désintérêt du pouvoir envers les multiples appels plaidant pour la libération sans condition de Sandra et plus globalement à la question de la liberté de la presse dans le pays.Car Sandra n’est malheureusement pas la première journaliste femme à être emprisonnée au Burundi. Floriane Irangabiye a également passé près de deux ans en prison, avant d’être libérée en août 2024. Ces détentions arbitraires permettent aux autorités de maintenir sous pression le reste de la profession ».
Le nouveau verdict est attendu pour ce 20 mars. Entre espoir et pessimisme, Eric Ntibandetse, un des avocats de la journaliste, souhaite que la récente comparution soit la toute dernière. «Nous gardons l’espoir qu’enfin, elle sera libérée », a-t-il dit à la sortie de l’audience. Publiée parCommittee to Protect Journalistsen décembre 2025, pas moins de 127 femmes journalistes africaines avaient écrit une lettre conjointe pour exprimer leur solidarité à Sandra Muhoza, et exiger sa libération.
PS: Quelques heures après publication de notre dossier sur la détention de Sandra Muhoza, la journaliste a été libérée provisoirement. Un soulagement pour sa famille, mais également pour les organisations de défense des droits de journalistes qui, tout de même, réclament une liberation complète et l’annulation de sa condamnation.
Entre criminalité ordinaire et crime d’État, les organisations de défense des droits des journalistes restent dans le doute et réclament « une enquête indépendante, crédible et transparente ». La police, elle, parle d’une attaque de bandits qui aurait mal tourné.
Par Ukweli Coalition Media Hub
Aucun objet de valeur n’a été emporté par les bourreaux. Seulement des taches de sang et blessures de machette sur la tête de la victime… L’assassinat du journaliste caméraman à Bunia, au départ attribué par la police à un acte de banditisme, est intervenu dans un contexte de forte tension sécuritaire et de militarisation de l’administration provinciale. Dans la nuit du 28 au 29 décembre 2025, en plein chef-lieu de la province de l’Ituri, dans le Nord- Est de la République Démocratique du Congo, le journaliste caméraman de la Radio- Télévision Nationale Congolaise (RTNC) Thierry Banga Lole est mortellement agressé à son domicile, situé dans le quartier Hoho, commune de Mbunya. Dès les premières heures, les autorités privilégient la thèse d’un crime crapuleux, Bunia étant une ville régulièrement confrontée aux attaques nocturnes et aux violences armées.
Selon la version officielle livrée par la Police nationale congolaise (PNC), Thierry Banga Lole a été attaqué par des bandits en possession d’armes blanches. “Deux suspects sur quatre dans le cadre d’une opération ciblée ont été déjà interpellés’’, annoncera le commandant urbain de la PNC à Bunia, le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu, le 1er janvier 2026. Deux semaines plus tard, soit le 13 janvier 2026, tous les quatre présumés assassins sont présentés officiellement au gouverneur militaire de l’Ituri par le commissaire provincial de la Police nationale congolaise, le commissaire Ngo Isengelo. ‘’Il y a quelques semaines, la ville a été secouée par l’assassinat d’un journaliste. Selon la police, l’enquête ouverte après ce crime a conduit à l’arrestation de quatre suspects dans un premier temps, ce qui a ensuite permis d’interpeller une dizaine de personnes supplémentaires. Parmi les individus présentés, plusieurs sont des militaires’’, déclarera par la suite le commissaire supérieur Gérard Abeli Mwangu devant le gouverneur militaire.
Mais la piste d’un crime ordinaire peine à convaincre les organisations de défense des droits des journalistes. Pour Journalistes en Danger (JED) et l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), la mort de Thierry Banga Lole s’inscrit dans un contexte de pression structurelle sur les médias dans l’Est du pays, « où la couverture des questions sécuritaires, militaires et politiques reste particulièrement sensible ». Les deux organisations ont d’ailleurs directement organisé à Bunia une marche de colère qui a chuté devant le bureau du gouverneur qui, enfin, a fini par promettre « que des enquêtes sont déjà en cours et que les résultats seront communiqués ! »
Né le 7 octobre 1989 à Bibwa, père de cinq enfants, Thierry Banga Lole avait commencé sa carrière de caméraman au début des années 2010 avant d’être recruté en 2018 comme agent sous statut à la RTNC, la chaîne nationale. Réputé discret, souvent mobilisé pour couvrir des activités officielles, des événements communautaires et, occasionnellement, des déplacements dans des zones à risque, il était aussi connu comme cofondateur du média en ligne lavoixdelituri.net .
Un journaliste dont le nom était apparu dans un dossier de la justice militaire
“Début 2025, son nom est apparu dans un dossier traité par la justice militaire. Il était soupçonné d’entretenir des liens avec la milice Convention pour la révolution populaire (CRP) créée en mars 2025 par Thomas Lubanga, un proche familial. II a ensuite été placé sous contrôle judiciaire, contraint de signer régulièrement sa présence. Son assassinat est survenu alors qu’il était interdit de quitter Bunia, une interdiction qui venait de durer plus de huit mois. L’enquête a duré plusieurs mois mais n’a rien donné. Le dossier a été clôturé en novembre”, témoigne anonymement un de ses collègues. Thierry sera également suspendu de ses fonctions à la RTNC par la direction, “ mais avait été rétabli” quand il est mort, a confirmé Benx Katonji, directeur provincial de la RTNC en Ituri, contacté par Ukweli.
Selon plusieurs sources locales, Thierry faisait également partie des initiateurs du groupe WhatsApp “La Voix de l’Ituri”, un forum WhatsApp très suivi où journalistes, membres de la société civile et acteurs politiques commentaient, souvent de manière critique, la gouvernance provinciale, la gestion sécuritaire et l’action des autorités sous régime d’état de siège. D’après des sources locales, le groupe WhatsApp portait le même nom que le média en ligne dont il était connu comme cofondateur. “Un groupe qu’il a été contraint de fermer après son passage devant l’auditorat militaire”, a confirmé un de ses collègues. Mais jusque-là, rien ne suggère un lien formel entre cet épisode et son assassinat. Toutefois, plusieurs acteurs locaux estiment qu’il s’était fait attirer la lumière avec ce forum WhatsApp dans une zone politiquement sensible. « Depuis cet épisode, il répétait qu’il ne se sentait plus en sécurité », témoigne un de ses proches.
“Les militaires ne communiquent pas. Dans un contexte comme le nôtre, celui d’état de siège, il est toujours difficile d’évaluer la gravité du danger qui guette un collègue ou un proche. Les juridictions militaires jouent un rôle central dans le maintien de l’ordre public, et ce type de procédure est parfois loin d’être anodin”, commente encore un de ses collègues. Ukweli a tenté en vain de joindre par téléphone colonel magistrat Kumbu Ngoma Jean Baptiste, avocat général de l’auditorat supérieur militaire de l’Ituri, cité par des sources locales comme la personne qui traitait le dossier du journaliste défunt.
L’Ituri vit depuis plusieurs années sous régime d’état de siège, avec un gouverneur militaire issu des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et une administration largement contrôlée par les forces de sécurité. Officiellement, ce dispositif vise à endiguer les violences des groupes armés. « Dans les faits, les assassinats ciblés, attaques armées et règlements de comptes restent fréquents, y compris en zone urbaine », regrette Dieudonné Lossa, coordonnateur de la Société civile Ituri. Les journalistes ne sont pas épargnés. Dans cette zone, les représentants des médias affirment que les attaques contre les journalistes ne cessent d’augmenter.
La Coordination provinciale de la société civile rappelle que plusieurs meurtres récents n’ont jamais été élucidés, alimentant un sentiment d’impunité chronique. ‘’La population est fatiguée de l’impunité’’, alarme Dieudonné Lossa.
À l’enterrement de Thierry le 5 janvier dernier, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) a été catégorique. ‘’Le journalisme n’est pas un crime. Aucun journaliste ne devrait mourir pour avoir exercé son métier’’ a indiqué, la voix brisée, Sylvie Musoke membre du comité directoire de l’UNPC section de l’Ituri. « On peut tuer l’homme. Mais on ne peut pas tuer la vérité. La caméra peut tomber, mais pas la lumière », a prévenu cette femme de médias. A la même cérémonie funèbre, Freddy Upara, Point focal JED a rappelé ensuite que tuer un journaliste, c’est tenter de faire taire la vérité. Ces organisations réclament une enquête ‘’indépendante, crédible et transparente’’.
Franck* (nom d’emprunt pour des raisons de sécurité) est un journaliste d’investigation basé à l’Est de la République Démocratique du Congo, une région où sévissent plusieurs groupes armés dont le mouvement M23 qui en contrôle une large partie actuellement. Si Franck continue à pratiquer le journalisme, c’est non sans embûches. Ayant lui-même perdu les siens durant les différents conflits armés qui se succèdent, il est aujourd’hui contraint de pratiquer « le journalisme anonyme » pour sa sécurité, sans parler des pressions quotidiennes subies pour qu’il rejoigne les groupes armés. Témoignage.
Par Armel-Gilbert Bukeyeneza
Directeur-Fondateur de Ukweli Coalition Media Hub
C’est une journée à marquer d’une pierre noire dans sa carrière. Une journée où tout a failli basculer, tenté de jeter la caméra pour prendre (aussi) les armes. Franck* (son vrai nom a été modifié) est encore jeune reporter, 26 ans, trois ans d’expérience, quand sa rédaction l’envoie, en 2021, couvrir un attentat qui venait de survenir dans sa localité, à l’Est de la RDC. Franck est né, il a grandi, dans la guerre, peut-on dire. Il a tout vu et enduré, « too much » au vu de son âge. Mais cette fois, il n’a pas la moindre idée de ce qui l’attend. Pendant que son village compte ses morts, et que lui, nerveux mais focalisé, prend des images du terrible attentat, des enfants qui agonisent et des corps dont le sang gicle encore sous les éclats des explosifs, un ami lui tapote les épaules. « Tu ne vois pas que tu prends ta propre cousine ? » L’alerte, lourde de sens, se heurte à une oreille sourde. Franck est impassible. Il enchaîne cliché après cliché avec tout le sang-froid d’un reporter de guerre. Son ami est obligé de lui arracher l’appareil. « Le corps allongé devant toi, c’est ta propre cousine ! » Des mots aussi sinistres qu’inattendus qui poussent Franck au bout de l’évanouissement avant que son ami ne lui propose immédiatement, mais en vain, de prendre un peu de recul. Il sera forcé de le tirer par le bras et lui trouver une chaise pour un peu de repos. La veille, juste moins de vingt-heures plus tôt, Franck et sa cousine avaient passé la soirée dans la famille, prenant un verre et repas du soir ensemble.
« Vous vous imaginez de couvrir un attentat à la bombe dont sur les vingt victimes, presque la moitié (huit blessés et un mort) sont des membres de ta famille ? Pour la première fois, j’ai douté de la capacité du journalisme à apporter un quelconque changement dans ma communauté. Je me suis senti tellement impuissant que j’étais prêt à prendre les armes et me battre », confesse-t-il aujourd’hui. Franck finira, contre toute attente, par devenir journaliste d’investigation, forcé hélas par le contexte à travailler anonymement, étant aujourd’hui journaliste d’un média communautaire. Rencontré pendant une formation, il semble déterminé que jamais. Serein, il esquisse d’abord un léger sourire chaque fois qu’on lui demande de commenter l’actualité de son pays. Un sourire aussi mystérieux que révélateur. « Ce n’est pas facile, man » est son intro fétiche, chaque fois qu’il veut lâcher une dure vérité sur la pratique de journalisme dans sa région. « Nous avons plusieurs journalistes qui ont rejoint les différents mouvements rebelles. Ce sont les chefs rebelles eux-mêmes qui viennent nous chercher, surtout pour les aider dans la comm’ afin de légitimer leur prise des armes. Et c’est parfois difficile de refuser. Certains de ces chefs sont nos anciens amis d’école. La plupart des groupes qu’ils dirigent se disent défendre nos communautés et ethnies, et certains journalistes tombent parfois dans le piège. Après, il faut aussi ajouter que ces chefs rebelles se disent que tu en sais peut-être trop sur eux. Dans un cas pareil, leur tourner le dos peut s’avérer très risqué ».
Et quid de Franck lui-même ? « Oh, man ! J’ai été sollicité plusieurs fois. Et ça ne s’arrête pas ». Franck ajoute un autre élément pour le moins connu : « Ces groupes ont accès aux ressources du pays. Ils contrôlent des exploitations minières, et sont impliqués dans toute sorte de trafic illégal. Ils sont riches. Quand vous connaissez l’état financier des médias et des journalistes en RDC, vous comprendrez pourquoi leurs offres peuvent s’avérer difficiles à refuser. Personnellement j’ai passé trois ans en gagnant moins de dix dollars par mois dans une rédaction. En RDC, un journaliste est facile à acheter. Vous comprenez pourquoi ils sont utilisés comme outils de propagande et propager les fake news qui, à leur tour, alimentent les conflits armés sur terrain. La précarité nous rend facilement manipulable. Si ce ne sont pas par des groupes armés, ce sont des hommes politiques. Ou les deux. Ils sont d’ailleurs parfois liés ».
Un rêve d’enfance…
Si Franck est toujours journaliste, d’investigation de surcroît, ce n’est peut-être pas un hasard. Le journalisme est un rêve d’enfance qu’il se bat pour vivre : « J’ai toujours eu une grande admiration pour les journalistes. J’ai vu comment ils se battaient pour faire entendre nos voix. J’étais encore gamin mais leur détermination à se tenir pour la communauté pendant que presque tout était contre nous, dans un contexte de guerre, m’a fortement marqué ». Franck est entré officiellement en journalisme en 2018, défiant la volonté de ses parents qui le voulaient ingénieur, un métier moins « controversé » et moins risqué que le journalisme. Un métier qui, d’ailleurs, paie mieux que le journalisme en RDC de toute évidence. « J’ai beaucoup de respect pour les ingénieurs, mais ce n’est pas pour moi. J’ai toujours voulu devenir aussi le porte-voix de ma communauté. J’ai commencé à parler au micro depuis que j’avais 15 ans dans des émissions de divertissement ».
Admiration ou idéalisation ? Franck finira par en avoir le cœur net, quand il se retrouve, en 2021 dans une position de responsabilité, dans une organisation de presse affiliée au gouvernement. « J’ai été déçu. Je me suis retrouvé secrétaire de rédaction, mais je n’avais presque aucune autorité sur mon équipe. La plupart des journalistes qui étaient recrutés étaient pistonnés par des acteurs et autorités politiques. Le journalisme c’est non seulement accepter de se faire guider par son éditeur, c’est aussi accepter de se faire critiquer. Il n’y avait rien de tout cela. Que du mépris de la part des jeunes reporters qui apprenaient encore à tenir la caméra ». Pourtant, regrette-t-il aujourd’hui, l’organisation avait les moyens. « Ce que manque la plupart des rédactions. Un vrai gâchis à mes yeux car l’organisation avait tout le potentiel pour faire la différence ».
Sept ans après son entrée officielle en journalisme, Franck semble n’avoir rien perdu de son engagement, encore moins de son admiration pour le journalisme, malgré les appels et pressions pour rejoindre les groupes armés qui sévissent dans sa région. Franck fait partie des journalistes derrière l’enquête, publiée en juillet dernier, sur letrafic illégal du cacao entre la RDC et l’Ouganda, impliquant groupes armés, armées des deux pays, hommes d’affaires, agents de l’État, qui a valu la nomination de Ukweli Coalition Media Hub par Reporters Sans Frontières pour son «2025 Press Freedom Awards». Une enquête qui, quelques semaines après publication, semble avoir provoqué une série de mesures prises par les autorités, soit pour assurer la protection des agriculteurs, soit pour interdire des taxes jugées illégales sur la commercialisation du cacao, comme ce fût rapportépar des plateformes locales.
Voix assagie, ton nuancé, mais toujours concis, Franck partage aujourd’hui la recette de survie pour les journalistes qui travaillent dans les zones de conflit comme l’Est de la RDC : « Nous avons une tâche ultra-sensible, celle d’informer dans un contexte de guerre. L’impartialité et la neutralité doivent être nos maîtres-mots, notre boussole. Ils sont notre bouclier sur le plan sécuritaire et judiciaire ». Des mots qui, ramenés à la réalité du terrain, restent difficiles à pratiquer, reconnaît-il : « Il est compliqué d’exiger la neutralité à un journaliste qui ne peut même pas payer son loyer, même si la neutralité est pour sa propre sécurité. Nous avons besoin de soutien, d’une certaine stabilité financière. C’est un pilier important pour travailler de manière indépendante, et garantir une information de qualité. Et il est certain que ce soutien ne viendra pas des acteurs politiques, encore moins des groupes armés ».
Intitulé « Est de la RDC : Des crimes de guerre commis contre la presse… », le rapport annuel de l’organisation «Journaliste en danger» (JED), publié en novembre dernier, revient sur le bilan accablant des attaques sur les médias et journalistes durant les vingt dernières années à l’Est de la République Démocratique du Congo : vingt journalistes tués sur un chiffre total de 2670 qui combine les assassinats de journalistes, ceux portés disparus, détenus, et médias détruits. Alertant sur le phénomène actuel « d’enrôlement forcé des journalistes sous couvert de formations idéologiques, dans des camps de formation où ils apprennent le maniement des armes » essentiellement dans les provinces du Sud et du Nord Kivu sous contrôle du Mouvement M23, l’organisation égrène toute une liste de prédateurs de la liberté de la presse qui s’étale sur les deux dernières décennies : « Si sous l’ère du Président Joseph Kabila, les principaux responsables d’attaques contre les journalistes et les médias se limitaient essentiellement aux services de l’ordre, des renseignements congolais et aux autorités nationales ou provinciales, à l’ère du nouveau chef de l’Etat, par contre, les militants des différentes formations politiques (pouvoir actuel et opposition) figurent également parmi les bourreaux de la liberté de la presse. Et au nombre de principaux bourreaux se sont ajoutés par ailleurs, les miliciens et les groupes armés dans les provinces de l’Est du pays, sous contrôle des rebellions ».
Ukweli Coalition Media Hub est une organisation engagée dans la promotion du journalisme de fond et d’investigation dans la région des Grands Lacs. Elle œuvre à renforcer les capacités des médias et journalistes pour produire des contenus de qualité qui contribuent à la redevabilité des dirigeants et à l’amélioration des conditions de vie des communautés. UC Media Hub est spécialisée dans la production d’un contenu long format.
Dans le cadre du renforcement de son dispositif éditorial, UC Media Hub, en partenariat avec Africa Uncensored, recrute un(e) responsable éditorial(e) chargé(e) d’assurer la qualité, la pertinence des productions et le respect des standards journalistiques.
2. Responsabilités principales
Superviser et coordonner le travail de l’équipe éditoriale.
Piloter toute la chaîne de production des contenus, de la validation des sujets à leur publication.
Assurer la qualité, la rigueur et la pertinence de tous les contenus publiés.
Mettre en œuvre et renforcer la politique éditoriale de l’organisation.
En collaboration directe avec l’équipe éditoriale sous sa direction, coordonner la réalisation des contenus (enquêtes, analyses, etc.) avec nos partenaires (médias, journalistes) dans les pays concernés.
Assurer une bonne collaboration avec les médias partenaires.
4. Profil recherché
Minimum 5 ans d’expérience en journalisme de fond ou d’investigation.
Au moins 2 ans d’expérience dans une position de responsabilité éditoriale.
Excellente maîtrise du français écrit et oral.
Solides compétences en édition de textes en français.
La maîtrise de l’anglais (écrit et parlé), avoir travaillé sur la région des Grands Lacs, sont des atouts majeurs.
Rigueur, sens de l’organisation et capacité à travailler de manière autonome.
5. Dossier de candidature
Les candidat(e)s intéressé(e)s sont invité(e)s à envoyer: